La vision de Christine
En 1389, le mari de Christine de Pizan meurt inopinément. La jeune veuve a 25 ans et déjà 3 enfants. Son deuil la plonge dans une profonde tristesse, mais elle doit faire face aux difficultés financières qui s’accumulent.
Orthographe modernisée. Notes et translation en français moderne : Littératurefrançaise.net
Ainsi, étant naturellement parvenue à l’âge de la connaissance, regardant derrière moi les aventures passées et devant moi la fin de toutes choses, comme un homme qui a passé par une voie périlleuse se tourne en arrière, regardant le chemin, et dit qu’il n’y entrera plus, qu’il s’en tiendra à un meilleur, considérant le monde rempli de pièges dangereux et que, quel que soit notre but, il n’est qu’un seul bien qui est la voie de la vérité, je me dirigeai vers le chemin où m’attirent ma propre nature et ma constellation : à savoir l’amour de l’étude. Je fermai mes portes, pour que mes sens ne soient pas si vagues aux choses foraines, et je vous happai ces beaux livres et volumes en disant que je recouvrerai au moins quelque chose de mes pertes passées. Je ne me mis pas présomptueusement aux profondeurs des sciences obscures dites en termes que je n’aurais pu comprendre. Comme dit Caton, « lire sans comprendre n’est pas lire » : comme l’enfant débute par l’ABC, je me mis aux histoires anciennes du commencement du monde, les histoires des Hébreux, des Assyriens, des fondements des seigneuries, passant de l’une en l’autre, descendant aux Romains, celles des Français, des Bretons, et lisant plusieurs autres historiographes. Après je me mis aux déductions des sciences selon ce que j’en pus comprendre durant le temps où j’étudiais.
Puis je me mis aux livres des poètes. Et comme de plus le bien de ma connaissance allait croissant, je fus bien aise lorsque j’eus trouvé mon style naturel, me délectant en leur subtiles couvertures et belles matières cachées sous des fictions délectables et morales, au beau style de leurs mètres et proses déduites par belle et polie rhétorique, ornée d’un langage subtil et de proverbes étranges ; et pour cette science de poésie, Nature se réjouissant en moi, me dit « ma fille, soulasse toi d’avoir atteint réellement le désir que je te donne, en continuant et vaquant à l’étude et en comprenant les sentences de mieux en mieux. »
Mais cela ne suffit pas à mon intelligence et à mon esprit ; elle voulut que par l’engendrement des études et des choses vues naquissent en moi de nouvelles lectures. Elle me dit donc : « prends les outils et frappe sur l’enclume la matière que je te baillerai, si durable que ni fer, ni feu, ni autre chose ne pourront la briser ; et forge des choses délectables. Au temps où tu portais les enfants en ton ventre, tu sentais une grande douleur à l’enfantement. Je veux maintenant que de toi naissent de nouveaux volumes, lesquels présenteront ta mémoire aux temps à venir et perpétuellement, devant les princes et en tous lieux de l’univers ; tu les enfanteras de ta mémoire en joie et en délices, malgré le travail et la douleur, comme la femme qui a enfanté oublie son mal sitôt qu’elle entend le cri de l’enfant, tu oublieras la douleur de l’enfantement en entendant la voix de tes volumes. »
Je me mis donc à forger choses jolies, au début plus légères, et de même que l’ouvrier devient de plus en plus subtil en son œuvre à mesure qu’il la fréquente, ainsi tous les jours étudiant diverses matières, mon sens s’imbuait de plus en plus de choses étranges, amendant mon style d’une plus grande subtilité et de plus hautes matières, depuis l’an 1399 où je commençai, jusqu’à cette année 1405 où je ne cesse encore ; j’ai compilé pendant ce temps 15 volumes principaux sans compter les autres petits poèmes particuliers, et l’ensemble remplit 70 cahiers de grand format, comme l’expérience en est manifeste.
Christine de Pizan, La Vision de Christine.
© 2025 Matthieu Binder.
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