Voyage en Orient
Gérard de Nerval était en Egypte alors que la France achevait la conquête de l’Algérie. Passionné par les rites et les cultures lointaines, l’écrivain s’efforce de montrer la proximité d’une religion trop méconnue par ses compatriotes.
Le vrai croyant est l’homme pur et fort qui doit dominer par le courage ainsi que par la vertu ; plus libéral que le noble du Moyen Âge, il fait part de ses privilèges à quiconque embrasse sa foi ; plus tolérant que l’Hébreu de la Bible, qui non seulement n’admettait pas les conversions, mais exterminait les nations vaincues, le musulman laisse à chacun sa religion et ses mœurs, et ne réclame qu’une suprématie politique. La polygamie et l’esclavage sont pour lui seulement des moyens d’éviter de plus grands maux, tandis que la prostitution, cette autre forme de l’esclavage, dévore comme une lèpre la société européenne, en attaquant la dignité humaine, et en repoussant du sein de la religion, ainsi que les catégories établies par la morale, de pauvres créatures, victimes souvent de l’avidité des parents ou de la misère. Veut-on se demander, en outre, quelle position notre société fait aux bâtards, qui constituent environ le dixième de la population ? La loi civile les punit des fautes de leurs pères en les repoussant de la famille et de l’héritage. Tous les enfants d’un musulman, au contraire, naissent légitimes ; la succession se partage également entre eux.
Quant au voile que les femmes gardent, on sait que c’est une coutume de l’Antiquité que suivent en Orient les femmes chrétiennes, juives ou druses, et qui n’est obligatoire que dans les grandes villes. Les femmes de la campagne et des tribus n’y sont point soumises ; aussi les poèmes qui célèbrent les amours de Keïs et Leila, de Khosrou et Schiraï, de Gemil et Schamba et autres ne font-ils aucune mention des voiles ni de la réclusion des femmes arabes. Ces fidèles amours ressemblent, dans la plupart des détails de la vie, à ces belles analyses de sentiment qui ont fait battre tous les cœurs jeunes depuis Daphnis et Chloé, jusqu’à Paul et Virginie.
Il faut conclure de tout cela que l’islamisme[1] ne repousse aucun des sentiments élevés attribués généralement à la société chrétienne. Les différences ont existé jusqu’ici beaucoup plus dans la forme que dans le fond des idées ; les musulmans ne constituent en réalité qu’une sorte de secte chrétienne ; beaucoup d’hérésies protestantes ne sont pas moins éloignées qu’eux des principes de l’Évangile. (…)
C’est en nous pénétrant de ces justes observations et en nous dépouillant des préjugés qui nous restent encore, que nous ferons tomber peu à peu ceux qui ont rendu jusqu’ici douteuses pour nous l’alliance ou la soumission des populations musulmanes.
[1] Au XIXe siècle, on parlait d’islamisme par équivalence au christianisme, sans connotation fanatique.
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Gérard de Nerval, Voyage en Orient, 1851.
© 2025 Matthieu Binder.
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