Littérature française

A sa mère

 

 

 

Flaubert, âgé de 28 ans, raconte à sa mère ses impressions en Egypte lors de son premier voyage en Orient.

 

 

 

14 décembre 1849

 

« Oui, nous avons un bon chic. Le soleil s’est enfin décidé à me culotter la peau, je passe au bronze antique (ce qui me satisfait), j’engraisse (ce qui me désole), ma barbe pousse comme une savane d’Amérique. Je dors des 12 heures de suite sans me réveiller, enfin j’ai l’air d’un vieux roquentin, d’un vieux mâtin. J’ai une bonne boule et suis satisfait de moi. Quant à la vanité, rassure-toi, pauvre vieille ; je ne suis pas encore ivre d’encens et je crois qu’au retour je ne ferai pas semblant de ne pas te reconnaître.

Nous avons cette semaine fait une petite excursion de 6 jours à Giseh, aux Pyramides, à Abousir, à Saccara, et à Memphis. À Saccara j’ai ramassé dans leur pot des momies d’ibis que nous remporterons. Quant à des momies humaines, c’est fort difficile à exporter, toutes les antiquités étant arrêtées à la douane. Du reste, si ce n’est pas plus malaisé pour sortir que pour entrer, l’affaire sera bâclée aisément. Nous sommes entrés à Alexandrie sans qu’on ait ouvert nos bagages (1200 livres). Nous avons donné 50 sous et tout a été dit. Voilà donc 6 jours que nous avons passés à peu près entièrement dans le désert, couchant sous la tente, vivant avec les Bédouins (lesquels sont très gais et les meilleurs gens du monde), mangeant des tourterelles, buvant du lait de buffle, et entendant la nuit glapir ces vieux chacals, que nous voyons le soir et le matin galoper entre les monticules de sables voisins. – J’adore le désert ; l’air y est sec et vif comme celui des bords de la mer : rapprochement d’autant plus juste qu’en passant la langue sur sa moustache, on se sale le palais ; on y respire à pleins poumons. Nos chevaux étaient ferrés avec un fer plein (comme un soulier) pour mieux courir sur le sable ; nous les lancions à fond de train, nous dévorions l’espace, nous faisions une masse de charges. Pour te rassurer dès à présent quant au désert (relativement à notre voyage de Sinaï que nous ferons vers le mois d’avril probablement), apprends, pauvre vieille, qu’il n’y a, dans le désert, ni ophtalmie, ni dysenterie, ni fièvre. Il n’y a rien et puis c’est tout. Le seul danger sérieux est d’y crever de faim ou de soif, quand on n’a pas de provisions. Nous avons un drogman parfait, homme d’une cinquantaine d’années, Italien aux trois quarts Arabe, grand drôle flegmatique, connaissant les coins et recoins de toute l’Égypte, excellent dans tous les marchés que nous faisons et qui, au milieu d’une vingtaine d’Arabes, est curieux à voir. Pour une piastre (5 sous) il se chamaille avec eux pendant une heure. Alors son grand œil noir s’allume, il gesticule, pâlit, crie et finit par les faire taire. Il est bon cuisinier, nous prie de lui laisser nous faire des plats sucrés, sait empailler les oiseaux, estamper les bas-reliefs, fait tous les métiers possibles et ne rit jamais que lorsqu’il a pris un raccourci pour nous mener d’un endroit à l’autre. Alors il met les poings sur les hanches, baisse le nez et se tortille en grimaçant sur sa bourrique. Dans l’intérieur du Caire nous ne sortons pas des ânes ; ou plutôt nous ne sortons pas sans âne. Les rues sont si étroites qu’il n’y a pas moyen d’avoir d’autre monture ; et la ville est si grande qu’on ne saurait faire une course à pied. Depuis les grands seigneurs jusqu’aux nettoyeurs de pipes, tout le monde trottine sur son baudet. On crie, on se range, on se frôle les uns aux autres, on passe et l’on disparaît, le tout sans encombre ni accident. Les trois quarts des rues ne sont guère plus grandes que la rue du Petit-Puits. Par le haut, les maisons font toucher leurs balcons de bois ciselés, on entend des voix chanter de derrière les murs ou bien résonner de temps à autre le singulier cri de joie des femmes arabes, qui ressemble à un trille de clarinette. – En fait de baladins, farceurs, et danseuses, c’est, à ce qu’il paraît, dans la Haute-Égypte que nous pourrons nous donner une bosse de cette bonne couleur tant rêvée.

Nous sommes arrivés au bas de la colline où se trouvent les Pyramides, il y a aujourd’hui huit jours (vendredi), à 4 heures du soir. C’est là que commence le désert. Ç’a été plus fort que moi, j’ai lancé mon cheval à fond de train, Maxime m’a imité, et je suis arrivé au pied du Sphinx. En voyant cela (qui est indescriptible, il faudrait 10 pages, et quelles pages !), la tête m’a un moment tourné, et mon compagnon était blanc comme le papier sur lequel j’écris. Au coucher du soleil, le Sphinx et les trois Pyramides toutes roses semblaient noyés dans la lumière ; le vieux monstre nous regardait d’un air terrifiant et immobile. Jamais je n’oublierai cette singulière impression. Nous y avons couché trois nuits, au pied de ces vieilles bougresses de Pyramides, et franchement c’est chouette. Plus on les voit, plus elles paraissent grandes. Les pierres, qui à vingt pas semblent grosses comme des pavés de rues, ont la taille d’un homme environ et, quand on monte sur elles, cela grandit au fur et à mesure comme lorsqu’on gravit une montagne. Dès le lendemain matin, avant le jour, nous avons commencé l’ascension. Les Arabes qui vous mènent sont si adroits, deux par-devant qui vous tirent et deux par-derrière qui vous poussent, que l’on est entraîné presque malgré soi. Moi qui n’ai pas le vent long, je n’en pouvais plus d’essoufflement quand je suis arrivé en haut. »

 

 

 

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