Littérature française

Les caractères

 

« Du mérite personnel »

 

39.

Celse est d’un rang médiocre, mais des grands le souffrent ; il n’est pas savant, il a relation avec des savants ; il a peu de mérite, mais il connaît des gens qui en ont beaucoup ; il n’est pas habile, mais il a une langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter d’un lieu à un autre. C’est un homme né pour les allées et venues, pour écouter des propositions et les rapporter, pour en faire d’office, pour aller plus loin que sa commission et en être désavoué, pour réconcilier des gens qui se querellent à leur première entrevue ; pour réussir dans une affaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la réussite, et pour détourner sur les autres la haine d’un mauvais succès. Il sait les bruits communs, les historiettes de la ville ; il ne fait rien, il dit ou il écoute ce que les autres font, il est nouvelliste ; il sait même le secret des familles : il entre dans de plus hauts mystères : il vous dit pourquoi celui-ci est exilé, et pourquoi on rappelle cet autre ; il connaît le fond et les causes de la brouillerie des deux frères, et de la rupture des deux ministres. N’a-t-il pas prédit aux premiers les tristes suites de leur mésintelligence ? N’a-t-il pas dit de ceux-ci que leur union ne serait pas longue ? N’était-il pas présent à de certaines paroles qui furent dites ? N’entra-t-il pas dans une espèce de négociation ? Le voulut-on croire ? Fut-il écouté ? A qui parlez-vous de ces choses ? Qui a eu plus de part que Celse à toutes ces intrigues de cour ? Et si cela n’était ainsi, s’il ne l’avait du moins ou rêvé ou imaginé, songerait-il à vous le faire croire ? Aurait-il l’air important et mystérieux d’un homme revenu d’une ambassade ?

 

 

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Extrait de Jean de La Bruyère, Les Caractères, « Du mérite personnel »

 

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