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Maître du monde

Si la technique amène un progrès qui profite au plus grand nombre, elle peut être aussi un biais d’orgueil et de démesure, lorsqu’elle est au service d’un seul. Dans Le Maître du monde, Jules Verne évoque une invention redoutable (L’Epouvante) qui donnerait à son créateur un pouvoir dangereux.

 

Ainsi, donc, cet appareil du Maître du Monde répondait à ce quadruple fonctionnement : il était à la fois automobile, bateau, submersible, engin d’aviation. Terre, eau, air, à travers ces trois éléments, il pouvait se mouvoir, et avec quelle force, avec quelle rapidité !… Quelques instants lui suffisaient à opérer ces merveilleuses transformations !… La même machine présidait à ces locomotions diverses !… J’avais été le témoin de ces métamorphoses !… Mais, ce que j’ignorais encore, ce que je découvrirais peut-être, c’était à quelle source d’énergie puisait cet appareil, et enfin quel était l’inventeur de génie qui, après l’avoir créé de toutes pièces, le dirigeait avec autant d’habileté que d’audace !

Au moment où l’Épouvante[1] dominait la chute canadienne, j’étais accoté contre le panneau de ma cabine. Cette claire soirée me permettait d’observer la direction que suivait l’aviateur. Il filait au-dessus de la rivière et dépassa Suspension-bridge, à trois milles en aval du Horse-Shoe-Fall. C’est à cet endroit que commencent les infranchissables rapides du Niagara, qui se coude alors pour descendre vers l’Ontario.

À partir de ce point, il me sembla bien que l’appareil obliquait vers l’est…

Le capitaine se tenait toujours à l’arrière. Je ne lui avais pas adressé la parole… À quoi bon ?… Il ne m’eût pas répondu.

Ce que je remarquai, c’est que l’Épouvante gouvernait avec une surprenante facilité. Assurément, les routes atmosphériques lui étaient aussi familières que les routes maritimes et les routes terrestres.

Et, en présence de pareils résultats, ne comprend-on pas l’immense orgueil de celui qui s’était proclamé Maître du Monde ?… Ne disposait-il pas d’un engin supérieur à tous autres sortis de la main des hommes et contre lequel les hommes ne pouvaient rien ?… Et, en vérité, pourquoi l’eût-il vendu, pourquoi eût-il accepté ces millions qui lui furent offerts ?… Oui ! cela m’expliquait bien l’absolue confiance en lui-même qui se dégageait de toute sa personne !… Et jusqu’où son ambition le porterait-elle, si, par son excès même, elle dégénérait quelque jour en folie ?…

 

***

 

 

Jules Verne, Maître du monde, 1904.

 

[1] L’Epouvante est le nom du véhicule mystérieux.

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