Littérature française

A M. de Pomponne.

 

Lundi, 1er décembre 1664.

 

Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très-vraie, et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers; MM. de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut s’y prendre. Il fit l’autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Gramont : M. le maréchal, lisez, je vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent : parce qu’on sait que depuis peu j’aime les vers, on m’en apporte de toutes les façons. Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j’aie jamais lu. Le roi se mit à rire, et lui dit : N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est bien fat ? Sire, il n’y a pas moyen de lui donner un autre nom. Oh bien, dit le roi, je suis ravi que vous m’en ayez parlé si bonnement ; c’est moi qui l’ai fait. Ah! sire, quelle trahison ! que Votre Majesté me le rende; je l’ai lu brusquement. Non, M. le maréchal ; les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. Le roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l’on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et qu’il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.

 

 

 

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