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Un coup de vent

Au début du XVIIIe siècle éclosent quantités de feuilles de chou diverses. Inspiré par le journal anglais The Spectator, Marivaux crée son propre journal dans lequel il livre une libre chronique de son temps : le Spectateur français.

 

 « Ce matin j’ai ouvert ma fenêtre entre onze heures et midi ; à l’instant où je l’ouvrais, il est venu un grand coup de vent ; j’allais me retirer, car la place ne me paraissait pas tenable ; et voyez ce que c’est, j’aurais perdu une leçon de morale. Ce vent m’a fait faire une découverte, il m’a appris qu’il mettait beaucoup d’hommes dans une situation que j’avais toujours cru indifférente, et qui cependant les rend à plaindre. Que de peines dans la vie. Hélas ! je n’ignorais pas que le vent causait bien des malheurs, qu’il abattait des maisons, déracinait des arbres, qu’il couchait les blés à terre, sans parler des ravages qu’il fait sur mer. Je ne mets point en ligne de compte la poussière dont il aveugle, les chapeaux qu’il enlève de dessus la tête, et voilà tous les tristes effets que je lui connaissais. Point du tout ; avec cela, il peut encore affliger les hommes personnellement, il chagrine leur amour-propre.
Voici comment. Comme j’allais fermer ma fenêtre, j’ai vu passer trois ou quatre jeunes gens dont les cheveux étaient frisés, poudrés, accommodés avec un art, dont il n’y a que le Français qui soit capable : vous auriez dit que c’était l’Amour même qui avait mis la main à ces cheveux-là. L’air ne paraissait d’abord agité d’aucun zéphyr ; et sur la foi de ce calme perfide, ces pauvres jeunes gens marchaient lestes : ils jouissaient en pleine sécurité de la beauté de leur chevelure, et de la poudre qui l’ornait ; mais qu’en ce monde nos plaisirs sont de courte durée ! Ces jeunes gens étaient contents, crac, une persécution survient, les voilà dans l’embarras, le vent souffle et les prend à l’oreille gauche : eh, vite, ils se baissent, ils se tournent, ils appellent cent différentes postures au secours de ce malheureux côté que le vent insulte. Quel état douloureux ! il me touchait : j’étais fâché de m’être mis à la fenêtre, je combattais contre le vent avec eux, mais il triomphait ; tout allait en désarroi dans le côté qu’il attaquait ; bientôt il attaque de front, ensuite il fait le cercle autour de la tête ; la voilà martyrisée, tout est perdu. Oh pour lors, ces jeunes gens se sont mis à disputer si péniblement le peu de poudre et d’arrangement qui leur restait, que je n’ai pu y tenir davantage. J’ai repoussé la fenêtre, et me suis assis le cœur tout serré de l’affliction où je les laissais.

Mon Hôtesse est entrée un moment après, et je n’ai pu m’empêcher de lui demander pourquoi ceux que je venais de voir avaient tant souffert : c’est m’a-t-elle répondu, que ces Messieurs sont galants, qu’ils voient des femmes, et qu’un homme dépoudré n’a plus bonne mine. »

 

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Marivaux, Le Spectateur français, feuille XV.