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Un éducation étouffante

Au début du XVIIIe siècle éclosent quantités de feuilles de chou diverses. Inspiré par le journal anglais The Spectator, Marivaux crée son propre journal dans lequel il livre une libre chronique de son temps : le Spectateur français.

 

J’ai trouvé plusieurs convives chez celui qui nous avait invités : il a quatre enfants, j’en sais le compte bien exactement, car le père et la mère les ont tous fait passer en revue devant nous : l’un est un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, qui sort du Collège. Je ne lui ai pas entendu prononcer un mot, tant que le père a été avec nous : il n’a parlé que par révérences, à la fin desquelles je voyais qu’il regardait timidement son père, comme pour lui demander si en saluant, il s’était conformé à ses intentions. Le père a disparu pour quelques moments ; j’avais bien jugé que sa présence tenait l’âme de ce jeune homme captive, et j’étais bien aise de voir un peu agir cette âme quand elle était libre, quand on la laissait respirer ; de sorte que j’ai interrogé ce fils, d’un air d’amitié.

Le pauvre enfant, par la volubilité de ses réponses, a semblé me remercier de ce que je lui procurais le plaisir de parler. Il se pressait de jouir de sa langue, je ne sais comment il faisait, mais il avait le secret de répondre à ce que je lui disais, sans qu’il se donnât le temps de m’écouter, car il parlait toujours : il n’y a qu’un homme qu’on a depuis longtemps forcé d’être muet, qui puisse en faire autant. Il commençait un récit, quand le père en toussant s’est fait entendre dans la chambre prochaine, le bruit de sa redoutable poitrine a remis la langue de son fils aux fers : j’ai vu la joie, la confiance et la liberté fuir de son visage, il a changé de physionomie ; je ne le reconnaissais plus. Le père est entré, et je riais de tout mon cœur, de ce qu’il ne sait pas qu’il n’a jamais vu le visage de son fils. En vérité, il ne le reconnaîtra pas lui-même, si jamais il le surprend avec la physionomie qu’il avait en me parlant : oh, je vous demande après cela, s’il y a apparence qu’il soit mieux au fait de son esprit et de son cœur.

Qu’un enfant est mal élevé, quand pour toute éducation, il n’apprend qu’à trembler devant son père : dites-moi quels défauts le père pourra corriger dans son fils, si ceux qu’il a apportés en naissant lui sont inconnus et n’osent se montrer ; si, pour ainsi dire effrayés par son extrême sévérité, ils se sont sauvés dans le fond de l’âme ; s’il n’a fait de ce fils qu’un esclave qui soupire après la liberté, et qui en usera comme un fou quand il l’aura.

Voulez-vous faire des honnêtes gens de vos enfants, ne soyez que leur père, et non pas leur juge et leur tyran : et qu’est-ce que c’est qu’être leur père ? C’est les persuader que vous les aimez ; cette persuasion-là commence par vous gagner leur cœur : nous aimons toujours ceux dont nous sommes sûrs d’être aimés ; et quand vos enfants vous aimeront, quand ils regarderont l’autorité que vous conserverez sur eux, non comme un droit odieux que les Lois vous donnent, et dont vous êtes superbement jaloux, mais comme l’effet d’une tendresse inquiète, qui veut leur bien, qui semble les prier de ce qu’elle leur ordonne de faire, qui veut plus obtenir que vaincre, qui souffre de les forcer, bien loin d’y prendre un plaisir mutin, comme il arrive souvent : oh, pour lors vous serez le père de vos enfants ; ils vous craindront, non comme un maître dur, mais comme un ami respectable, et par son amour et par l’intérêt qu’il prend à eux.

Ce ne sera plus votre autorité qu’ils auront peur de choquer, ce sera votre cœur qu’ils ne voudront pas affliger ; et vous verrez alors avec quelle facilité la raison passera dans leur âme, à la faveur de ce sentiment tendre que vous leur aurez inspiré pour vous. Pardon, mon cher, de toutes mes réflexions : j’avais un père qui m’apprit à réfléchir, et qui ne prévoyait pas que je dusse un jour faire un Journal, et le gâter par là.
Je vis encore deux petits enfants, de sept à huit ans chacun, et qui me parurent de très jolies machines ; je les appelle machines, parce qu’on les avait seulement dressés à prononcer quelques paroles comme : je suis votre serviteur, vous me faites bien de l’honneur, etc., ce qui ne me plut guère ; eh, mon dieu, dussent les enfants ne répondre que des impertinences, laissons-leur avoir des pensées en propre : à quoi leur servent ce qu’ils répètent en perroquets ? Écoutons leurs impertinences, et disons-leur après : ce n’est pas cela qu’il faut dire ; rien ne rend leur esprit plus paresseux que cette provision de petites phrases qu’on leur donne (…).

 

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Marivaux, Le Spectateur français, Feuille XVI.