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La belle vie

Après l’expérience du Spectateur français, Marivaux crée en 1727 un nouveau journal : L’Indigent philosophe. Le narrateur est un homme instruit mais ruiné, truculent, ivrogne et bavard. Le récit et la manière de raconter fait penser au Neveu de Rameau de Denis Diderot, qui viendra plus tard. 

 

« Mais parlez donc, camarade, il me semble que j’ai passé deux mois chez le Curé sans que nous ayons trinqué ? Vertubleu le sot métier ! Allons, frère, arrosons, le temps est sec ; bon, me voilà en chemin ; à quelques jours de là, je trouvai une troupe de Comédiens de campagne, oh ! ma foi c’était de bonnes gens, ceux-là ; dès que je vis seulement leur mine, je devinai qu’ils m’accommoderaient ; je les trouvai en chemin comme ils rechargeaient leur bagage dans leur chariot qui avait versé, je leur offris mon secours, ils l’acceptèrent, et je travaillai de si bonne grâce que je leur plus ; la Troupe par hasard avait besoin d’un domestique, et ils me retinrent pour l’être, jamais on ne prit Maître de si bon courage que je le fis ; une heure après avoir été avec eux, j’y étais comme si je les avais connus depuis dix ans ; ils chantaient en chemin, ils buvaient, ils mangeaient, ils faisaient l’amour, ah la bonne vie ! Les Rois ne la mènent pas, cette vie-là, elle est trop heureuse pour eux, et ils sont trop grands Seigneurs pour elle ; testubleu ! Mon camarade, j’étais comme l’enfant qui tète, j’ouvrais les yeux sur eux, mon cœur s’épanouissait, je vivais, car je n’avais pas encore vécu ; vous jugez bien que mon plaisir me rendait gaillard, et comme ils n’étaient pas glorieux avec moi , nous familiarisions ensemble, et je disais le bon mot avec eux ; je n’étais pas laid au moins, je suis bien aise que vous le sachiez ; j’étais gros et gras, et j’avais l’air espiègle, de l’esprit je n’en manquais pas, de l’effronterie encore moins ; j’aimais la vie dérangée, tantôt bonne, tantôt mauvaise, se chauffer aujourd’hui, avoir froid demain, boire tout à la fois, manger de même, travailler, ne rien faire, aller par les villes et par les champs, se fatiguer, avoir du bon temps, du plaisir et de la peine, voilà ce qu’il me fallait, et j’eus contentement avec eux.

Nous arrivâmes dans une petite ville, où dès le soir même de leur arrivée, on leur demanda la Comédie ; ainsi dès ce jour-là j’entrai en exercice de ma charge de domestique de Théâtre, j’avais la science infuse pour ce service-là, ils admiraient mon habileté, ils jouèrent, je ne me souviens plus quelle pièce, ils enchantèrent l’assemblée provinciale, c’est la Cour du Roi Pétaut qu’un spectacle comme celui-là ; et il y a un agrément, c’est que des Comédiens n’ont pas peur d’y être sifflés, plus ils sont mauvais, plus ils réussissent, le bon jeu glisserait sur le parterre ; et le mauvais ressemble au vin dur et épais qui gratte le palais, il faut crier, faire contorsions, s’agiter comme des possédés, et puis vous entendez rire ou pleurer, suivant ce qu’on joue. Nos Messieurs firent de l’argent ce soir-là, et quelques-uns même des conquêtes, qui leur valurent bien autant que leur part dans les pièces; d’ailleurs notre Troupe mit toute la ville en rumeur, éveilla les esprits, rendit les filles et les femmes coquettes, elles se coiffaient et s’ajustaient pour venir voir la Comédie ; on leur en contait, le feu s’y mettait, et puis c’étaient des amours, des mariages prématurés ; nous ne vîmes pas tous ces effets de notre passage, mais nous les apprîmes quelque temps après. »

 

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Marivaux, L’Indigent philosophe, Feuille II.