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La Double Inconstance

Le Prince veut à tout prix épouser Silvia qui est en couple avec Arlequin. Comme il ne veut pas utiliser la force, le Prince tente de persuader Arlequin. Sous la douceur de la forme, cette scène marque la violence d’une domination sociale qui finit par avoir raison du valet.

Audio : Jean-Pierre Granval (Arlequin), Jean Desailly (Le Prince), mise en scène pour la télévision par Jean-Marie Coldefy en 1964 (ORTF).

Extrait de l’acte III, scène 5.

 

LE PRINCE

Tu te plains donc bien de moi, Arlequin ?

 

ARLEQUIN

Que voulez-vous, monseigneur ? il y a une fille qui m’aime ; vous, vous en avez plein votre maison, et cependant vous m’ôtez la mienne. Prenez que je suis pauvre et que tout mon bien est un liard ; vous qui êtes riche de plus de mille écus, vous vous jetez sur ma pauvreté et vous m’arrachez mon liard ; cela n’est-il pas bien triste ?

 

LE PRINCE, à part.

Il a raison, et ses plaintes me touchent.

 

ARLEQUIN

Je sais bien que vous êtes un bon prince, tout le monde le dit dans le pays ; il n’y aura que moi qui n’aurai pas le plaisir de dire comme les autres.

 

LE PRINCE

Je te prive de Silvia, il est vrai ; mais demande-moi ce que tu voudras ; je t’offre tous les biens que tu pourras souhaiter, et laisse-moi cette seule personne que j’aime.

 

ARLEQUIN

Qu’il ne soit pas question de ce marché-là, vous gagneriez trop sur moi. Parlons en conscience ; si un autre que vous me l’avait prise, est-ce que vous ne me la feriez pas remettre ? Eh bien ! personne ne me l’a prise que vous ; voyez la belle occasion de montrer que la justice est pour tout le monde !

 

LE PRINCE, à part.

Que lui répondre ?

 

ARLEQUIN

Allons, monseigneur, dites-vous comme cela : « Faut-il que je retienne le bonheur de ce petit homme parce que j’ai le pouvoir de le garder ? N’est-ce pas à moi à être son protecteur, puisque je suis son maître ? S’en ira-t-il sans avoir justice ? N’en aurais-je pas du regret ? Qui est-ce qui fera mon office de prince, si je ne le fais pas ? J’ordonne donc que je lui rendrai Silvia. »

 

LE PRINCE

Ne changeras-tu jamais de langage ? Regarde comme j’en agis avec toi. Je pourrais te renvoyer et garder Silvia sans t’écouter ; cependant, malgré l’inclination que j’ai pour elle, malgré ton obstination et le peu de respect que tu me montres, je m’intéresse à ta douleur ; je cherche à la calmer par mes faveurs ; je descends jusqu’à te prier de me céder Silvia de bonne volonté ; tout le monde t’y exhorte, tout le monde te blâme et te donne un exemple de l’ardeur qu’on a de me plaire ; tu es le seul qui résiste, tu reconnais que je suis ton prince ; marque-le-moi donc par un peu de docilité.

 

ARLEQUIN

Eh ! monseigneur, ne vous fiez pas à ces gens qui vous disent que vous avez raison avec moi, car ils vous trompent. Vous prenez cela pour argent comptant ; et puis vous avez beau être bon, vous avez beau être brave homme, c’est autant de perdu, cela ne vous fait point de profit. Sans ces gens-là, vous ne me chercheriez point chicane ; vous ne diriez pas que je vous manque de respect parce que je réclame mon bon droit. Allez, vous êtes mon prince, et je vous aime bien ; mais je suis votre sujet, et cela mérite quelque chose.

 

LE PRINCE

Tu me désespères.

 

ARLEQUIN

Que je suis à plaindre !

 

LE PRINCE

Faudra-t-il donc que je renonce à Silvia ? Le moyen d’en être jamais aimé, si tu ne veux pas m’aider ? Arlequin, je t’ai causé du chagrin ; mais celui que tu me laisses est plus cruel que le tien.

 

ARLEQUIN

Prenez quelque consolation, monseigneur ; promenez-vous, voyagez quelque part ; votre douleur se passera dans les chemins.

 

LE PRINCE

Non, mon enfant ; j’espérais quelque chose de ton cœur pour moi, je t’aurais plus d’obligation que je n’en aurai jamais à personne ; mais tu me fais tout le mal qu’on peut me faire. N’importe, mes bienfaits t’étaient réservés, et ta dureté n’empêche pas que tu n’en jouisses.

 

ARLEQUIN

Aïe ! qu’on a de mal dans la vie !

 

 

LE PRINCE

Il est vrai que j’ai tort à ton égard ; je me reproche l’action que j’ai faite, c’est une injustice : mais tu n’en es que trop vengé.

 

ARLEQUIN

Il faut que je m’en aille ; vous êtes trop fâché d’avoir tort ; j’aurais peur de vous donner raison.

 

LE PRINCE

Non, il est juste que tu sois content ; souhaite que je te rende justice ; sois heureux aux dépens de tout mon repos.

 

ARLEQUIN

Vous avez tant de charité pour moi ; n’en aurais-je donc pas quelque peu pour vous ?

 

LE PRINCE

Ne t’embarrasse pas de moi.

 

ARLEQUIN

Que j’ai de souci ! le voilà désolé.

 

LE PRINCE, caressant Arlequin.

Je te sais bon gré de la sensibilité que je te vois. Adieu, Arlequin ; je t’estime malgré tes refus.

 

ARLEQUIN

Monseigneur !

 

LE PRINCE

Que me veux-tu ? Me demandes-tu quelque grâce ?

 

ARLEQUIN

Non ; je ne suis qu’en peine de savoir si vous accorderai celle que vous voulez.

 

LE PRINCE

Il faut avouer que tu as le cœur excellent !

 

ARLEQUIN

Et vous aussi ; voilà ce qui m’ôte le courage. Hélas ! que les bonnes gens sont faibles !

LE PRINCE

J’admire tes sentiments.

 

ARLEQUIN

Je le crois bien ; je ne vous promets pourtant rien ; il y a trop d’embarras dans ma volonté ; mais, à tout hasard, si je vous donnais Silvia, avez-vous dessein que je sois votre favori ?

 

LE PRINCE

Eh ! qui le serait donc ?

 

ARLEQUIN

C’est qu’on m’a dit que vous aviez coutume d’être flatté ; moi, j’ai coutume de dire vrai, et une bonne coutume comme celle-là ne s’accorde pas avec une mauvaise ; jamais votre amitié ne sera assez forte pour endurer la mienne.

 

LE PRINCE

Nous nous brouillerons ensemble si tu ne me réponds toujours ce que tu penses. Il ne me reste qu’une chose à te dire, Arlequin : souviens-toi que je t’aime ; c’est tout ce que je te recommande.

 

 

***

 

Marivaux, La Double Inconstance. Acte III, scène 5.