La Fausse Suivante
Dans cette première scène qui ressemble beaucoup au début du Barbier de Séville de Beaumarchais (plus tardif), Trivelin raconte à Frontin ses aventures. L’occasion pour Marivaux de lancer quelques piques aux Anciens, dans la polémique qui les opposaient aux modernes dont se réclame l’auteur.
Extrait de l’acte I, scène 1.
TRIVELIN
Oui, mon ami ; j’eus le courage de faire deux ou trois débauches salutaires, qui me vidèrent ma bourse, et me garantirent ma persévérance dans la condition que j’allais embrasser ; de sorte que j’avais le plaisir de penser, en m’enivrant, que c’était la raison qui me versait à boire. Quel nectar ! Ensuite, un beau matin, je me trouvai sans un sou. Comme j’avais besoin d’un prompt secours, et qu’il n’y avait point de temps à perdre, un de mes amis que je rencontrai me proposa de me mener chez un honnête particulier qui était marié, et qui passait sa vie à étudier des langues mortes ; cela me convenait assez, car j’ai de l’étude. Je restai donc chez lui. Là, je n’entendis parler que de sciences, et je remarquai que mon maître était épris de passion pour certains quidams, qu’il appelait des anciens, et qu’il avait une souveraine antipathie pour d’autres, qu’il appelait des modernes ; je me fis expliquer tout cela.
FRONTIN
Et qu’est-ce que c’est que les anciens et les modernes ?
TRIVELIN
Des anciens…, attends, il y en a un dont je sais le nom, et qui est le capitaine de la bande ; c’est comme qui te dirait un Homère. Connais-tu cela ?
FRONTIN
Non.
TRIVELIN
C’est dommage ; car c’était un homme qui parlait bien grec.
FRONTIN
Il n’était donc pas français cet homme-là ?
TRIVELIN
Oh ! que non ; je pense qu’il était de Québec, quelque part dans cette Égypte, et qu’il vivait du temps du déluge. Nous avons encore de lui de fort belles satires ; et mon maître l’aimait beaucoup, lui et tous les honnêtes gens de son temps, comme Virgile, Néron, Plutarque, Ulysse et Diogène.
FRONTIN
Je n’ai jamais entendu parler de cette race-là, mais voilà de vilains noms.
TRIVELIN
De vilains noms ! c’est que tu n’y es pas accoutumé. Sais-tu bien qu’il y a plus d’esprit dans ces noms-là que dans le royaume de France ?
FRONTIN
Je le crois. Et que veulent dire les modernes ?
TRIVELIN
Tu m’écartes de mon sujet ; mais n’importe. Les modernes, c’est comme qui dirait… toi, par exemple.
FRONTIN
Oh ! oh ! je suis un moderne, moi !
TRIVELIN
Oui, vraiment, tu es un moderne, et des plus modernes ; l’enfant qui vient de naître l’est seul plus que toi, car il ne fait que d’arriver.
FRONTIN
Et pourquoi ton maître nous haïssait-il ?
TRIVELIN
Parce qu’il voulait qu’on eût quatre mille ans sur la tête pour valoir quelque chose. Oh ! moi, pour gagner son amitié, je me mis à admirer tout ce qui me paraissait ancien ; j’aimais les vieux meubles, je louais les vieilles modes, les vieilles espèces, les médailles, les lunettes ; je me coiffais chez les crieuses de vieux chapeaux ; je n’avais commerce qu’avec des vieillards. Il était charmé de mes inclinations ; j’avais la clef de la cave, où logeait un certain vin vieux qu’il appelait son vin grec ; il m’en donnait quelquefois, et j’en détournais aussi quelques bouteilles, par amour louable pour tout ce qui était vieux.
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Marivaux, La Fausse Suivante. Acte I, scène 1.
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