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La Vie de Marianne

Comme le montre son sens du détail et du concret, Marivaux était sans doute un promeneur attentif à ce qu’il voyait dans les rues de Paris. Ici, la logeuse de Marianne, Madame Dutour, ameute la foule devant sa boutique.

 

            Messieurs, dit-elle en apostrophant la foule qui s’était arrêtée devant la porte, je vous prends tous à témoin ; vous voyez ce qu’il en est, il m’a battue (cela n’était pas vrai), je suis maltraitée. Une femme d’honneur comme moi ! Eh vite, eh vite, allez chez le commissaire : il me connaît bien, c’est moi qui le fournis ; on n’a qu’à lui dire que c’est chez madame Dutour. Courez-y, madame Catau ; courez-y, ma mie, criait-elle à une servante du voisinage ; le tout avec une cornette que les secousses que le cocher donnait à ses bras avaient rangée de travers. 

Elle avait beau crier, personne ne bougeait, ni messieurs, ni Catau. Le peuple à Paris n’est pas comme ailleurs. En d’autres endroits, vous le verrez quelquefois commencer par être méchant, et puis finir par être humain. Se querelle-t-on, il excite, il anime : veut-on se battre, il sépare. En d’autres pays, il laisse faire, parce qu’il continue d’être méchant.

Celui de Paris n’est pas de même ; il est moins canaille, et plus peuple que les autres peuples. Quand il accourt en pareils cas, ce n’est pas pour s’amuser de ce qui se passe, ni comme qui dirait pour s’en réjouir ; non, il n’a pas cette maligne espièglerie-là ; il ne va pas rire, car il pleurera peut-être, et ce sera tant mieux pour lui ; il va voir, il va ouvrir des yeux stupidement avides ; il va jouir bien sérieusement de ce qu’il verra. En un mot, alors il n’est ni polisson ni méchant ; et c’est en quoi j’ai dit qu’il était moins canaille ; il est seulement curieux, d’une curiosité sotte et brutale, qui ne veut ni bien ni mal à personne, qui n’entend point d’autre finesse que de venir se repaître de ce qui arrivera. Ce sont des émotions d’âme que ce peuple demande ; les plus fortes sont les meilleures ; il cherche à vous plaindre si on vous outrage, à s’attendrir pour vous si on vous blesse, à frémir pour votre vie si on la menace : voilà ses délices : et si votre ennemi n’avait pas assez de place pour vous battre, il lui en ferait lui-même, sans en être plus malintentionné, et lui dirait volontiers : tenez, faites à votre aise, et ne nous retranchez rien du plaisir que nous avons à frémir pour ce malheureux. Ce ne sont pourtant pas les choses cruelles qu’il aime, il en a peur au contraire, mais il aime l’effroi qu’elles lui donnent : cela remue son âme qui ne sait jamais rien, qui n’a jamais rien vu, qui est toujours toute neuve.

 

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Marivaux, La vie de Marianne.