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Le Prince travesti

Hortense est dégoutée du mariage. Elle a vécu le désir brûlant qui fait place à une indifférence déchirante.

Extrait de l’acte I, scène 2.

 

LA PRINCESSE

Quel fonds de gaieté !… Mais, ma chère Hortense, vous parlez de vos descendants ; vous n’avez été qu’un an avec votre mari, qui ne vous a pas laissé d’enfants, et toute jeune que vous êtes, vous ne voulez pas vous remarier ; où prendrez-vous votre postérité ?

 

HORTENSE

Cela est vrai, je n’y songeais pas, et voilà tout d’un coup ma postérité anéantie… Mais trouvez-moi quelqu’un qui ait à peu près le mérite de Lélio, et le goût du mariage me reviendra peut-être ; car je l’ai tout à fait perdu, et je n’ai point tort. Avant que le comte Rodrigue m’épousât, il n’y avait amour ancien ni moderne qui pût figurer auprès du sien. Les autres amants auprès de lui rampaient comme de mauvaises copies d’un excellent original, c’était une chose admirable, c’était une passion formée de tout ce qu’on peut imaginer en sentiments, langueurs, soupirs, transports, délicatesses, douce impatience, et le tout ensemble ; pleurs de joie au moindre regard favorable, torrent de larmes au moindre coup d’œil un peu froid ; m’adorant aujourd’hui, m’idolâtrant demain ; plus qu’idolâtre ensuite, se livrant à des hommages toujours nouveaux ; enfin, si l’on avait partagé sa passion entre un million de cœurs, la part de chacun d’eux aurait été fort raisonnable. J’étais enchantée. Deux siècles, si nous les passions ensemble, n’épuiseraient pas cette tendresse-là, disais-je en moi-même ; en voilà pour plus que je n’en userai. Je ne craignais qu’une chose, c’est qu’il ne mourût de tant d’amour avant que d’arriver au jour de notre union. Quand nous fûmes mariés, j’eus peur qu’il n’expirât de joie. Hélas ! Madame, il ne mourut ni avant ni après, il soutint fort bien sa joie. Le premier mois elle fut violente ; le second elle devint plus calme, à l’aide d’une de mes femmes qu’il trouva jolie ; le troisième elle baissa à vue d’œil, et le quatrième il n’y en avait plus. Ah ! c’était un triste personnage après cela que le mien.

 

LA PRINCESSE

J’avoue que cela est affligeant.

 

HORTENSE

Affligeant, Madame, affligeant ! Imaginez-vous ce que c’est que d’être humiliée, rebutée[1], abandonnée, et vous aurez quelque légère idée de tout ce qui compose la douleur d’une jeune femme alors. Être aimée d’un homme autant que je l’étais, c’est faire son bonheur et ses délices ; c’est être l’objet de toutes ses complaisances, c’est régner sur lui, disposer de son âme ; c’est voir sa vie consacrée à vos désirs, à vos caprices, c’est passer la vôtre dans la flatteuse conviction de vos charmes ; c’est voir sans cesse qu’on est aimable : ah ! que cela est doux à voir ! Le charmant point de vue pour une femme ! En vérité, tout est perdu quand vous perdez cela. Eh bien ! Madame, cet homme dont vous étiez l’idole, concevez qu’il ne vous aime plus ; et mettez-vous vis-à-vis de lui ; la jolie figure que vous y ferez ! Quel opprobre ! Lui parlez-vous, toutes ses réponses sont des monosyllabes, oui, non ; car le dégoût est laconique. L’approchez-vous, il fuit ; vous plaignez-vous, il querelle ; quelle vie ! quelle chute ! quelle fin tragique ! Cela fait frémir l’amour-propre. Voilà pourtant mes aventures ; et si je me rembarquais, j’ai du malheur, je ferais encore naufrage, à moins que de trouver un autre Lélio.

 

***

 

 

 

Marivaux, Le Prince travesti, Acte I, scène 2.

[1] Rejetée.