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Lents à l’amour

En 1734, Marivaux lance le journal « Le Cabinet du philosophe ». Cette nouvelle publication nous montre le monde comme un théâtre tragi-comique. Elle nous offre aussi un regard analytique sur l’amour, comme dans cet extrait.

 

 « Je me suis toujours défié en amour, des passions qui commencent par être extrêmes ; c’est mauvais signe pour leur durée. Les gens faits pour être constants, destinés à cela par leur caractère, sont difficiles à émouvoir.

Vient-il un objet qu’ils aimeront, ils le distinguent longtemps avant que de l’aimer ; il ne fait d’abord sur eux qu’une impression imperceptible ; ils se plaisent froidement à le voir, ne le sentent presque pas absent, et peut-être point du tout, quand il l’est ; ils se passeraient de le retrouver, le retrouvent pourtant avec plaisir ; mais avec un plaisir tranquille, s’en sépareront encore sans aucune peine, mais plus contents de lui. Ensuite ils pourront le chercher, mais sans savoir qu’ils le cherchent : le désir qu’ils ont de le revoir est si caché, si loin d’eux, si reculé de leur propre connaissance, qu’ils les mènent sans se montrer à eux, sans qu’ils s’en doutent.

A la fin, pourtant, ce désir se montre, il parle en eux, ils le sentent et n’en vont guère plus vite. Mais ils vont, et savent qu’ils vont, et c’est beaucoup. La lenteur ne fait rien à l’affaire, le tout dans ces gens-là, c’est d’aller, de chercher l’objet, et de se dire, je le cherche. (…)

N’y a-t-il point de difficultés à vaincre ? Ils vont ; comme je l’ai dit, ils cherchent avec ce paisible désir de voir, qu’ils satisfont tout doucement et à leur aise, qui, petit à petit, prend des forces, qui demande ensuite à être satisfait par préférence à d’autres envies, qui obtient cette préférence ; ensuite qui la veut sur tout, et qui l’emporte ; mais sans déranger le sang-froid de ces âmes-là, l’amour s’y introduit sans bruit, s’y établit, et s’en rend maître de même. »

 

 

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Marivaux, Le Cabinet du philosophe, Feuille II.