Pharsamon
Étonnant roman que ce Pharsamon oublié, œuvre de jeunesse écrite en 1713 mais publiée en 1738. Ce récit comique met en scène un jeune homme saturé de lectures, à la recherche d’amours romanesques dans une réalité prosaïque.
Dans deux villages voisins, vivaient deux jeunes personnes de même âge ; l’une était une demoiselle, dont le père depuis longtemps était mort : Elle vivait sous la garde d’une mère, bonne femme, très âgée, dame du village où elle achevait le reste de ses jours dans le repos. L’autre était un jeune gentilhomme, qui, dès l’âge le plus tendre, avait perdu son père et sa mère ; un oncle qui avait vieilli à l’armée, et qui le ressentait de cette franchise de cœur qu’avaient autrefois nos aïeux ; homme d’un caractère sans façon, jadis chevalier le plus courtois auprès des dames, gouvernait ce neveu et l’élevait suivant sa manière ; il tâchait tous les jours d’inspirer à ce neveu ce qu’un reste d’humeur guerrière et de penchant pour le beau sexe lui inspiraient à lui-même : les anciens romans, les Amadis de Gaule et l’Arioste, et tant d’autres livres lui paraissaient les leçons les plus propres et les plus capables de donner à son neveu cette noble idée qu’il devait concevoir et du bel amour et de la gloire.
Par malheur pour le neveu, il était né très susceptible d’impression ; ces hauts faits des héros qu’il lisait, cette tendresse si touchante dont il les voyait agités, étaient comme autant d’étincelles de feu, qui tantôt redoublaient sa disposition à la valeur, et tantôt excitaient son penchant à l’amour. L’application avec laquelle l’oncle voyait lire son neveu, lui faisait préjuger qu’un jour ce neveu servirait de modèle à tous les honnêtes gens ; il lui faisait souvent répéter ce qu’il avait lu, et ce neveu pénétré, plein d’un enthousiasme de plaisir, remarquait avec cet oncle les endroits les plus tendres et les plus merveilleux ; il semblait qu’en cas de besoin même, ce neveu aurait renchéri sur l’imagination des plus extravagants romanciers. L’admiration de l’oncle augmentait à chaque moment, et l’égarement de l’autre croissait à chaque moment aussi.
Ce jeune homme faisait déjà le sujet des conversations que l’oncle avait avec ceux qui le venaient voir ; il était bien fait, l’air vif et les sentiments de son cœur et la disposition de son esprit ajoutaient encore aux grâces de sa physionomie, je ne sais quoi de noble et de sérieux, qui faisait qu’on remarquait notre jeune homme ; en un mot il semblait être fait exprès pour être un jour un illustre aventurier. Il n’avait que dix-huit ans, qu’on avait déjà parlé de le marier ; son oncle l’avait présenté aux plus belles filles du voisinage : sa figure leur plaisait, toutes avaient tâché de l’engager ; il avait soupiré auprès de quelques-unes, et déployé, devant elles, cette éloquence amoureuse dont il était imbu : les situations les plus tendres ne lui coûtaient rien, ils les cherchait, il se plaignait sans sujet, il rêvait de même ; et quoique bien venu, il était toujours occupé d’inquiétude, et répétant les mots de rigueur, de martyre, il se tuait à exprimer des malheurs dont ses maîtresses ne l’accablaient pas ; elles se tuaient à lui dire qu’elles ne le haïssaient pas, leur tendresse trop aisée à gagner, leur facilité à se laisser rendre visite, leur gaîté continuelle, tout cela le rebutait, il ne voyait point matière à imiter ses héros, il voulait l’être à quelque prix que ce fût, il aurait cru dégénérer la noblesse de ses sentiments, s’il avait continué à poursuivre des cœurs qui se rendaient sans lui faire éprouver des tourments.
Quelquefois il venait de lire l’aventure d’un amant, qui dans le chagrin de n’être point aimé, remplissait les forêts de ses plaintes, et qui de désespoir allait se tuer, si son écuyer ne l’avait pas empêché. L’état de cet amant le pénétrait, ses tendres lamentations lui donnaient de l’émotion, son sort lui paraissait malheureux ; la grandeur de son infortune lui faisait envie, il y trouvait un merveilleux qu’il brûlait d’exprimer par lui-même ; mais le moyen ! dans le moment, sa maîtresse accourait avec de grands éclats de rire lui raconter une puérilité, dont elle exigeait qu’il rît comme elle ; il fallait qu’il étouffât toutes les belles choses qu’il aurait dites, il mourait d’une réplétion de beaux sentiments.
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Marivaux, Pharsamon.
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