Littérature française

La main

 

[Extrait]

Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.

Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre malpropre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.

Je demandai :

— Qu’est-ce que cela ?

L’Anglais répondit tranquillement :

— C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.

Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.

Je dis :

— Cet homme devait être très fort.

L’Anglais prononça avec douceur :

— Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.

Je crus qu’il plaisantait. Je dis :

— Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.

Sir John Rowell reprit gravement :

— Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.

D’un coup d’œil rapide, j’interrogeai son visage, me demandant :

— Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?

Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.

Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.

 

*

 

 

 

Extrait de  « La main », de Guy de Maupassant, publié dans Le Gaulois du 23 décembre 1883, puis dans le recueil Contes du jour et de la nuit, en 1885.

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