Littérature française

Pourquoi sauvages ?

 

 

 

On vient de découvrir un continent dont l’existence n’était prévue par personne, ni par la Bible, ni par la philosophie grecque. Comment considérer ses habitants, dont les coutumes, la culture, n’a rien à voir avec la nôtre ? C’est aujourd’hui exactement comme si l’on faisait la rencontre d’extraterrestres. Et à cette occasion, Montaigne délivre la plus brillante manifestation de ce que l’on a appelé plus tard l’humanisme : la barbarie, selon lui, n’est pas où l’on croit…

 

 

J’ai eu longtemps avec moi un homme qui avait demeuré dix ou douze ans en cet autre monde qui a été découvert en notre siècle, en l’endroit où Villegagnon prit terre, et qu’il dénomma la France antarctique (…).

Or, je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare ni de sauvage dans cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage, tout comme, à la vérité, nous n’avons pas d’autre mire pour jauger la vérité et la raison que l’exemple et l’idée des opinions et des us du pays où nous sommes. Là sont toujours la parfaite religion, le parfait gouvernement, le parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que de soi et de son progrès ordinaire, Nature a produits, là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions plutôt appeler sauvages. Chez ces hommes de là-bas, les vraies vertus et les vraies qualités, les plus utiles et les plus naturelles, que nous avons abâtardies chez eux en les accommodant au plaisir de notre goût corrompu, sont restées vives et vigoureuses. Et si par conséquent il se trouve que la saveur même et la délicatesse soient à notre goût même, excellentes à l’égal des nôtres, en divers fruits de ces contrées-là, sans culture, ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l’avons tout étouffée. Pourtant, partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises :

 

D’eux-mêmes mieux viennent les lierres

L’arbousier, lui, croît plus beau dans les antres solitaires,

Et sans art les oiseaux rendent un chant plus doux.

Et ueniunt hederae sponte sua melius,

Surgit et in solis formiosor arbutus antris,

Et uolucres nulla dulcius arte canunt

 

Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à reproduire le nid du moindre oiselet, sa contexture, sa beauté et l’utilité de son usage, ou la tissure de la chétive araignée.

 

 

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Essais, livre I, ch. 30 : « Des cannibales ». (Édition de Bernard Combeaud, 2019, Robert Laffont/Mollat -Adaptation en français moderne.)

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