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Le Livre des Trois vertus

 

 

Dans une société près de la guerre civile mais tenue par une organisation sociale très stricte, Christine de Pizan propose une sorte de guide moral à l’intention des femmes de toutes conditions, de la princesse à la prostituée. Ici, elle s’adresse aux femmes des hommes de métier (les artisans).

 

Or il nous convient de parler de l’ordre de vivre des femmes mariées aux hommes des métiers qui demeurent aux cités et bonnes villes comme la ville de Paris et ailleurs, nonobstant qu’elles peuvent prendre en leur usage tout le bien dit auparavant, s’il leur plaît.
Non que certains métiers ne soient plus respectables que les autres, comme orfèvre, brodeur, armurier, tapissier et plusieurs autres, plus que ne sont maçons, cordonniers et tels semblables. Mais à toutes [les femmes], il appartient qu’elles soient très soigneuses et diligentes si par honneur elles veulent pouvoir solliciter leurs maris ou leurs ouvriers de se mettre tôt à la besogne et tard la laisser. Car, sans faille, il n’est nul si bon métier que qui n’y met diligence peut à peine aller de pain à autre.
Et avec ce que telle femme doit solliciter les autres, il lui appartient de mettre elle-même la main à la pâte et de tant faire qu’elle se connaisse en l’ouvrage afin qu’elle sache deviser avec ses ouvriers si le mari n’y est, de les reprendre s’ils ne font pas bien. Elle doit être dessus pour les garder d’oisiveté car par ouvriers mausogneux le maître est quelquefois désert ; et quand marchés viennent à son mari de faire quelque ouvrage un peu risqué et non accoutumé elle le doit bien admonester qu’il ne prenne marché où il puisse perdre, et lui conseille qu’il fasse le moins possible de créances s’il ne sait bien où et à qui, car par ce biais plusieurs viennent à pauvreté (…).
Avec ce, elle doit tenir son mari en amour le plus qu’elle peut à cette fin qu’il se trouve plus volontiers à l’hostel et qu’il n’ait cause de suivre les sottes compagnies d’autres jeunes hommes en tavernes et autres superflues et outrageuses dépenses, comme font de nombreux gens de métier, et spécialement à Paris ; par doucement traiter l’en doit garder le plus possible. Car on dit que trois choses chassent l’homme de son hostel : femme rioteuse, cheminée qui tient fumée et maison où il pleut. Avec ce, elle se doit tenir volontiers à l’hostel, non pas allant tous les jours trottant ça et là, voisinant pour savoir ce que chacun fait et visitant souvent les commères (…).
Avec ce, elle doit admonester son mari qu’ils vivent si sobrement que la dépense ne passe la gagne, de telle manière qu’au bout de l’an ils ne se trouvent en dettes ; si elle a enfants qu’elle leur fasse apprendre d’abord à l’école, afin qu’ils puissent et sachent mieux servir Dieu, et qu’après ils soient mis à un métier par lequel ils puissent gagner leur vie. Car grand avoir donne à son enfant, qui lui donne science, marchandise ou métier et les garde de mignotises et surtout de friandises. Car en vérité, c’est une chose qui moult honnit les enfants de bonnes villes, qui est un grand péché des pères et mères, lesquels doivent être cause du bien et des bonnes mœurs de leurs enfants et ils sont parfois occasion de leur mal et perdition, par les friandises avec quoi ils les nourrissent et les grandes mignotises qu’ils leur font.

 

 

Christine de Pizan, Le Livre des trois vertus

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