Littérature française

Frère Jean des Entommeures II

 

 Gargantua, ch. XXV

 

 

Les soldats de Picrochole s’en prennent à la vigne de l’abbaye. Frère Jean des Entommeures ne laissera pas passer ce pillage. Il bondit, et muni de son bâton, massacre tout ce qu’il peut. Scène très ambivalente, drôle et atroce à la fois. Mais comme dit Rabelais, même si on a toutes les raisons de pleurer, « mieux vaut de ris que de larmes écrire »…

 

Texte original

« Ce disant mit bas son grand habit, et se saisit du bâton de la croix, qui était de cœur de cormier long comme une lance, rond à plein poing et quelque peu semé de fleurs de lys toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon et mit son froc en écharpe. Et de son bâton de la croix donna si brusquement sus les ennemis qui, sans ordre ni enseigne, ni trompette, ni tabourin, parmi le clos vendangeaient. Car les porteguidons et portenseignes avaient mis leurs guidons et enseignes l’orée des murs, les tabourineurs avaient défoncé leurs tabourins d’un côté, pour les emplir de raisins, les trompettes étaient chargés de moussines : chacun était desrayé. Il choqua doncques si raidement sus eux sans dire gare, qu’il les renversait comme porcs frappant à tors et à travers à la vieille escrime, es uns escarbouillait la cervelle, es autres rompait bras et jambes, es autres délogeait les spondyles du cou, es autres démoulait les reins, avallait le nez, pochait les yeux, fendait les mandibules, enfonçait les dents en la gueule, descroulait les omoplates, sphacelait les grèves, desgondait les ischies, débezillait les faucilles. Si quelqu’un se voulait cacher entre les ceps plus épais, à icellui froissait tout l’arête du dos : et l’érénait comme un chien. Si aulcun sauver se voulait en fuyant, à icellui faisait voler la tête en pièces par la commissure lambdoïde. Si quelqu’un gravait en un arbre pensant y être en sûreté, icellui de son bâton empalait par le fondement. Si quelqu’un de sa vieille connaissance lui criait « Ha frère Jean mon ami, frère Jean je me rends. » Il t’est (disait-il) bien forcé. Mais ensemble tu rendras l’âme à tous les diables. Et soudain lui donnait dronos. Et si personne tant fut épris de témérité qu’il lui voulut résister en face, là montrait la force de ses muscles. Car il leurs transperçait la poitrine par le mediastine et par le cœur, à d’autres donnant sur la faute des côtes, leurs suvertissait l’estomac, et mouraient soudainement, es autres tant fièrement frappait par le nombril, qu’il leurs faisait sortir les tripes, es autres parmi les couillons perçait le boyau cullier. Croyez que c’était le plus horrible spectacle qu’on vit oncques, les uns criaient sainte Barbe, les autres saint Georges, les autres sainte Nitouche, les autres notre Dame de Cunault, de Laurette, de Bonne Nouvelle, de la Lenou, de rivière. Les uns se vouaient à saint Jacques, les autres au saint Suaire de Chambéry, mais il brula trois mois après si bien qu’on n’en peut sauver un seul brin. Les autres à Cadouin, Les autres à saint Jean d’Angely. Les autres à saint Eutrope de Saintes, à saint Mesmes de Chinon, à saint Martin de Candes, à saint Clouaud de Sinays : es reliques de Javrezay : et mille autres bons petits saints. Les uns mouraient sans parler, les autres criaient à haute voix « Confession. Confession. Confiteor. Miserere. In manus. » Tant fut grand le cri des navrés, que le prieur de l’abbaye avecques tous les moines sortirent, Lesquels quand aperçurent ces pauvres gens ainsi rués parmi la vigne et blessés à mort, en confessèrent quelques-uns. Mais cependant que les prêtres se amusaient à confesser : les petits moinetons coururent au lien on était frère Jean, lui demandant en quoi il voulait qu’ils lui aidassent, A quoi répondit, qu’ils égorgetassent ceux qui étaient portés par terre. Adoncques laissant leurs grandes capes sus une treille au plus près, commencèrent d’égorgeter et achever ceux qu’il avait déjà meurtris. Savez-vous de quels ferrements ? A beaux gouvets, qui sont petits demi-couteaux dont les petits enfants de notre pays cernent les noix. Puis à tout son bâton de croix, gagna la brèche qu’avaient fait les ennemis. »

 

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Adaptation en français moderne (version audio)

« Ce disant, il mit bas son grand habit, et se saisit du bâton de la croix, qui était de cœur de cormier et long comme une lance, rond à plein poing et quelque peu semé de fleurs de lys, presque toutes effacées. Il sortit en beau sayon et mit son froc en écharpe. Et de son bâton de la croix, il frappa  brutalement sur les ennemis qui, sans ordre ni enseigne, ni trompette, ni tambourin, parmi le clos vendangeaient. Car les porteguidons et portenseignes avaient mis leurs guidons et enseignes à l’orée des murs, les tambourineurs avaient ôté le fond de leurs tambourins d’un côté, pour les emplir de raisins, les trompettes étaient chargés de grappes : chacun était hors de son rang. Il donna donc assaut si raidement sur eux sans crier gare, qu’il les renversait comme des porcs, frappant à tort et à travers, à la vieille escrime. Aux uns il escarbouillait la cervelle, aux autres rompait bras et jambes, aux autres délogeait les articulations du cou, aux autres démoulait les reins, faisait tomber le nez, pochait les yeux, fendait les mâchoires, enfonçait les dents dans la gueule, défonçait les omoplates, meurtrissait les jambes, arrachait les articulations des hanches, réduisait les os en miettes. Si quelqu’un voulait se cacher entre les ceps plus épais, à celui-ci il froissait toute l’arête du dos : et il l’éreintait comme un chien. Si l’un d’entre eux voulait se sauver en fuyant, à celui-ci il faisait voler la tête en pièces par la commissure lambdoïde. Si quelqu’un montait en un arbre pensant y être en sûreté, de son bâton il l’empalait par le fondement. Si quelqu’un de sa vieille connaissance lui criait : « Ha frère Jean, mon ami, frère Jean, je me rends ! » « Tu es bien forcé, disait-il. Mais avec ça tu rendras l’âme à tous les diables. » Et brusquement il le rouait de coups. Et si quelqu’un était si épris de témérité qu’il lui voulut résister en face, là il montrait la force de ses muscles. Car il leur transperçait la poitrine par le mediastine et par le cœur, à d’autres donnant sur le creux des côtes, leur renversait l’estomac, et ils mouraient d’un coup. Aux autres il frappait si fort le nombril, qu’il leur faisait sortir les tripes ; aux autres à travers les couilles il perçait le boyau du cul. Croyez que c’était le plus horrible spectacle qu’on vit jamais.  Les uns criaient sainte Barbe, les autres saint Georges, les autres sainte Nitouche, les autres notre Dame de Cunault, de Laurette, de Bonne Nouvelle, de la Lenou, de rivière. Les uns se vouaient à saint Jacques, les autres au saint Suaire de Chambéry, mais il brula trois mois après si bien qu’on n’en put sauver un seul brin. Les autres à Cadouin, Les autres à saint Jean d’Angely. Les autres à saint Eutrope de Saintes, à saint Mesmes de Chinon, à saint Martin de Candes, à saint Clouaud de Sinays, aux reliques de Javrezay, et mille autres bons petits saints. Les uns mouraient sans parler, les autres criaient à haute voix « Confession. Confession. Confiteor. Miserere. In manus. » Tant fut grand le cri des blessés, que le prieur de l’abbaye avec tous les moines sortirent. Quand ils aperçurent ces pauvres gens ainsi jetés parmi la vigne et blessés à mort, ils en confessèrent quelques-uns. Mais cependant que les prêtres s’amusaient à confesser, les petits moinetons coururent au lieu où était frère Jean, lui demandant en quoi ils pouvaient l’aider. A quoi il répondit, qu’ils égorgent ceux qui étaient étendus à terre. Alors laissant leurs grandes capes sur une treille au plus près, ils commencèrent à égorger et achever ceux qu’il avait déjà meurtris. Savez-vous avec quels outils ? Avec des beaux gouvets, qui sont des petits demi-couteaux avec lesquels les petits enfants de notre pays cernent les noix. Puis avec son bâton de croix, il gagna la brèche qu’avaient faite les ennemis. »

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