Littérature française

Six pèlerins en salade

 

 Gargantua, ch. XXXVI

 

 

Non seulement Gargantua est un géant, mais il a un bon coup de fourchette. Et quelques pèlerins perdus dans un saladier ne lui feront pas perdre son appétit d’ogre.

 

Texte original

« Le propos requiert, que racontons ce qu’advint à six pèlerins qui venaient de saint Sebastian près de Nantes, et pour soi héberger celle nuit de peur des ennemis s’étaient mussés on jardin dessus les poyzars entre les choux et laitues. Gargantua se trouva quelque peu altéré et demanda si l’on pourrait trouver de laitues pour faire une salade. Et entendant qu’il y en avait des plus belles et grandes du pays, car elles étaient grandes comme pruniers ou noyers : y voulut aller lui même et en emporta en sa main ce que bon lui sembla, ensemble emporta les six pèlerins, lesquels avaient si grand peur, qu’ils ne osaient ni parler ni tousser. Les lavant doncques premièrement en la fontaine, les pèlerins disaient en voix basse l’un à l’autre. Qu’est-y de faire ? nous nayons ici, entre ces laitues, parlerons nous ? mais si nous parlons, il nous tuera comme espions. Et comme ils délibéraient ainsi, Gargantua les mit avecques ses laitues dedans un plat de la maison, grand comme la tonne de Citeaux et avecques d’huile, de vinaigre et de sel, les mangeait pour soi rafraichir davant souper, et avait déjà engoullé cinq des prisonniers, les sixième était dedans le plat caché sous une laitue, excepté son bourdon qui apparaissait au-dessus. Lequel voyant Grangousier dit à Gargantua : je crois que c’est là une corne de limasson, ne le mangez point. Pourquoi ? dit Gargantua. Ils sont bons tout ce mois. Et tirant le bourdon ensemble leva le pèlerin et le mangeait très bien. Puis but un horrible trait de vin pineau, et attendirent que l’on apprêtât le souper. Les pèlerins ainsi dévorés se retirèrent hors les meules de ses dents le mieux que faire purent, et pensaient qu’on les eut mis en quelque basse fosse des prisons. Et lors que Gargantua but le grand trait, cuidèrent noyer en sa bouche, et le torrent du vin presque les emporta on gouffre de son estomac. Toutefois sautant avec leurs bourdons comme font les micquelots se mirent en franchise l’orée des dents. Mais par malheur l’un d’eux tâtant avecques son bourdon le pays à savoir s’ils étaient en sureté, frappa rudement en la faulte d’une dent creuse, et ferut le nerf de la mandibule, dont fit très forte douleur à Gargantua et commença à crier de rage qu’il endurait. Pour doncques le soulager du mal fit apporter son cure dents, et sortant vers le noyer grollier vous dénicha bien messieurs les pèlerins. Car il attrapait l’un par les jambes, l’autre par les épaules, l’autre par la besace, l’autre par la foillouse, l’autre par l’écharpe, et le pauvre hère qui l’avait feru du bourdon le accrocha par la braguette. Toutefois ce lui fut un grand heur, car il lui perça une bosse chancreuse, qui le martyrisait depuis le temps qu’ils eurent passé Ancenys. Ainsi les pèlerins dénichés s’enfuirent à travers la plante le beau trot, et apaisa la douleur. »


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Adaptation en français moderne (version audio)

« Le propos requiert que nous racontions ce qui advint à six pèlerins qui venaient de saint Sébastien près de Nantes, et pour s’héberger cette nuit, de peur des ennemis, s’étaient cachés au jardin, sur les pois, entre les choux et les laitues. Gargantua se trouva quelque peu altéré et demanda si l’on pourrait trouver des laitues pour faire une salade. Entendant qu’il y en avait là des plus belles et grandes du pays, car elles étaient grandes comme pruniers ou noyers, il voulut y aller lui même, et emportant en sa main ce que bon lui sembla, emporta ensemble les six pèlerins, lesquels avaient si grand peur, qu’ils n’osaient ni parler ni tousser. Alors qu’ils étaient lavés d’abord en la fontaine, les pèlerins disaient à voix basse l’un à l’autre : « que faire ? nous nous noyons ici, entre ces laitues, parlerons nous ? mais si nous parlons, il nous tuera comme espions. » Et comme ils délibéraient ainsi, Gargantua les mit avec ses laitues dans un plat de la maison, grand comme la cuve de Citeaux, et avec de l’huile, du vinaigre et du sel, les mangeait pour se rafraichir avant le souper, et avait déjà engoullé cinq des prisonniers. Le sixième était dans le plat caché sous une laitue, excepté son bâton qui apparaissait au-dessus. En le voyant Grangousier dit à Gargantua : « je crois que c’est là une corne de limaçon, ne le mangez point. » « Pourquoi ? dit Gargantua. Ils sont bons tout ce mois. » Et tirant le bâton, en même temps il leva le pèlerin et le mangea très bien. Puis il but un horrible trait de vin pineau, et ils attendirent que l’on apprêtât le souper. Les pèlerins ainsi dévorés se retirèrent hors des meules de ses dents du mieux qu’ils purent, ils pensaient qu’on les avait mis en quelque basse fosse de prison. Alors que Gargantua but un grand trait, ils crurent se noyer en sa bouche, et le torrent du vin les emporta presque jusqu’au gouffre de son estomac. Toutefois sautant avec leurs bâtons comme font les pèlerins, ils se mirent à l’abri à l’orée des dents. Mais par malheur, l’un d’eux tâtant avec son bâton le pays, pour voir s’ils étaient en sécurité, frappa rudement la fissure d’une dent creuse, et heurta le nerf de la mâchoire, ce qui fit une très forte douleur à Gargantua qui commença à crier la rage qu’il endurait. Pour donc le soulager du mal, il fit apporter son cure dents, et sortant vers le noyer grollier, il vous dénicha bien messieurs les pèlerins. Car il attrapait l’un par les jambes, l’autre par les épaules, l’autre par la besace, l’autre par la bourse, l’autre par l’écharpe, et le pauvre hère qui l’avait frappé du bâton, il l’accrocha par la braguette. Toutefois ce lui fut un grand bonheur, car il lui perça une bosse chancreuse, qui le martyrisait depuis le temps qu’ils passèrent Ancenys. Ainsi les pèlerins dénichés s’enfuirent à travers la jeune vigne au trot, et la douleur s’apaisa. »

 

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