Littérature française

 Audio : Marie Bell (Phèdre) et Paul Guers (Hippolyte) dans une interprétation légendaire de 1953 (Comédie française)

L’aveu à Hippolyte

 

 Nous sommes en Grèce, à Trésène. Thésée, mari de Phèdre, est parti on ne sait où à l’aventure, on est sans nouvelle de lui. Restent au palais Hippolyte, fils de Thésée (d’un premier mariage), Phèdre, Aricie (captive) et leurs confidents. Depuis quelques temps, Phèdre ne se sent pas bien. Elle est plongée dans un trouble qu’elle ne peut plus garder pour elle…

 

 

Acte II, scène 5 (extrait)

 

HIPPOLYTE.

Madame, il n’est pas temps de vous troubler encore.

Peut-être votre époux voit encore le jour ;

Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour.

Neptune le protège, et ce dieu tutélaire

Ne sera pas en vain imploré par mon père.

 

PHÈDRE.

On ne voit point deux fois le rivage des morts,

Seigneur. Puisque Thésée a vu les sombres bords,

En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie ;

Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie.

Que dis-je ? Il n’est point mort, puisqu’il respire en vous.

Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux.

Je le vois, je lui parle ; et mon cœur… Je m’égare,

Seigneur, ma folle ardeur malgré moi se déclare.

 

HIPPOLYTE.

Je vois de votre amour l’effet prodigieux.

Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux ;

Toujours de son amour votre âme est embrasée.

 

PHÈDRE.

Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.

Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,

Volage adorateur de mille objets divers,

Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,

Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.

Il avait votre port, vos yeux, votre langage,

Cette noble pudeur colorait son visage

Lorsque de notre Crète il traversa les flots,

Digne sujet des vœux des filles de Minos,

Que faisiez-vous alors ? Pourquoi, sans Hippolyte,

Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?

Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?

Par vous aurait péri le monstre de la Crète,

Malgré tous les détours de sa vaste retraite.

Pour en développer l’embarras incertain,

Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.

Mais non, dans ce dessein je l’aurais devancée :

L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.

C’est moi, Prince, c’est moi dont l’utile secours

Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.

Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !

Un fil n’eût point assez rassuré votre amante.

Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,

Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;

Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue

Se serait avec vous retrouvée, ou perdue.

 

HIPPOLYTE.

Dieux ! Qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous

Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ?

 

PHÈDRE.

Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire,

Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?

 

HIPPOLYTE.

Madame, pardonnez. J’avoue, en rougissant,

Que j’accusais à tort un discours innocent.

Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ;

Et je vais…

 

PHÈDRE.

Ah ! Cruel, tu m’as trop entendue.

Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.

Hé bien ! Connais donc Phèdre et toute sa fureur.

J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,

Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;

Ni que du fol amour qui trouble ma raison

Ma lâche complaisance ait nourri le poison.

Objet infortuné des vengeances célestes,

Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.

Les Dieux m’en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc

Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;

Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle

De séduire le cœur d’une faible mortelle.

Toi-même en ton esprit rappelle le passé.

C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé ;

J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;

Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.

De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?

Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.

Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.

J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes.

Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,

Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.

Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire,

Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?

Tremblante pour un fils que je n’osais trahir,

Je te venais prier de ne le point haïr.

Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !

Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même.

Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour.

Digne fils du héros qui t’a donné le jour,

Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.

La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !

Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper.

Voilà mon cœur. C’est là que ta main doit frapper.

Impatient déjà d’expier son offense,

Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.

Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,

Si ta haine m’envie un supplice si doux,

Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,

Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.

Donne.

 

ŒNONE.

Que faites-vous, Madame ? Justes Dieux !

Mais on vient. Évitez, des témoins odieux ;

Venez, rentrez, fuyez une honte certaine.

 

 

Phèdre (1677)

Télécharger l’extrait

Trouver le livre