Littérature française

Fénelon

 

 

Tome 11, chapitre 22.

 

« Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l’aurait vue qu’une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s’y combattaient pas. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté ; elle sentait également le docteur, l’évêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c’était la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l’harmonie qui frappait dans l’original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassemblait. Ses manières y répondaient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnait aux autres, et cet air et ce bon goût qu’on ne tient que de l’usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait répandu de soi-même dans toutes ses conversations ; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie ; une politesse insinuante, mais noble et proportionnée ; une élocution facile, nette, agréable ; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures ; avec cela un homme qui ne voulait jamais avoir plus d’esprit que ceux à qui il parlait, qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettait à l’aise et qui semblait enchanter, de façon qu’on ne pouvait le quitter, ni s’en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C’est ce talent si rare, et qu’il avait au dernier degré, qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l’espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C’est aussi par cette autorité de prophète, qu’il s’était acquise sur les siens, qu’il s’était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance. Aussi n’aurait-il pas longtemps souffert de compagnon s’il fût revenu à la cour et entré dans le conseil, qui fut toujours son grand but ; et une fois ancré et hors des besoins des autres, il eût été bien dangereux non seulement de lui résister, mais de n’être pas toujours pour lui dans la souplesse et dans l’admiration.

Retiré dans son diocèse, il y vécut avec la piété et l’application d’un pasteur, avec l’art et la magnificence d’un homme qui n’a renoncé à rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses. Jamais homme n’a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet autant qu’au maître ; jamais homme ne l’a portée plus loin, avec une application plus suivie, plus constante, plus universelle ; jamais homme n’y a plus entièrement réussi. Cambrai est un lieu de grand abord et de grand passage ; rien d’égal à la politesse, au discernement, à l’agrément avec lesquels il recevait tout le monde. Dans les premières années on l’évitait, il ne courait après personne ; peu à peu les charmes de ses manières lui rapprochèrent un certain gros. À la faveur de cette petite multitude, plusieurs de ceux que la crainte avait écartés, mais qui désiraient aussi de jeter des semences pour d’autres temps, furent bien aises des occasions de passer à Cambrai. De l’un à l’autre tous y coururent. À mesure que Mgr le duc de Bourgogne parut figurer, la cour du prélat grossit ; et elle en devint une effective aussitôt que son disciple fut devenu Dauphin. Le nombre des gens qu’il y avait accueillis, la quantité de ceux qu’il avait logés chez lui passant par Cambrai, les soins qu’il avait pris des malades et des blessés qu’en diverses occasions on avait portés dans sa ville, lui avaient acquis le cœur des troupes. Assidu aux hôpitaux et chez les moindres officiers, attentif aux principaux, en ayant chez lui en nombre et plusieurs mois de suite jusqu’à leur parfait rétablissement, vigilant en vrai pasteur au salut de leurs âmes, avec cette connoissance du monde qui les savait gagner et qui en engageait beaucoup à s’adresser à lui-même, et il ne se refusait pas au moindre des hôpitaux qui voulaient aller à lui, et qu’il suivait comme s’il n’eût point eu d’autres soins à prendre, il n’était pas moins actif au soulagement corporel. Les bouillons, les nourritures, les consolations des dégoûts, souvent encore les remèdes sortaient en abondance de chez lui ; et dans ce grand nombre un ordre et un soin que chaque chose fût du meilleur en sa sorte qui ne se peut comprendre. Il présidait aux consultations les plus importantes ; aussi est-il incroyable jusqu’à quel point il devint l’idole des gens de guerre, et combien son nom retentit jusqu’au milieu de la cour.

Ses aumônes, ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois l’année, et qui lui firent connoître par lui-même à fond toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles qui rehaussaient le prix de tout ce qu’il disait et faisait, le firent adorer de son peuple ; et les prêtres dont il se déclarait le père et le frère, et qu’il traitait tous ainsi, le portaient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d’art et d’ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d’affecté, de déplacé, toujours en convenance à l’égard de chacun ; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée ; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travaillaient sous lui dans ce grand diocèse ; jamais de scandale ni rien de violent contre personne ; tout en lui et chez lui dans la plus grande décence. »

 

 

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