Littérature française

Ibrahim

 

 

Tome 5, chapitre 6.

 

« En même temps mourut le vieux Bellegarde, à quatre-vingt-dix ans, qui avait longtemps servi avec grande distinction. Il était officier général et commandeur de Saint-Louis ; il avait été très bien fait et très galant ; il avait été longtemps entretenu par la femme d’un des premiers magistrats du parlement par ses places et par sa réputation, qui s’en doutait pour le moins, mais qui avait ses raisons pour ne pas faire de bruit (on disait qu’il était impuissant). Un beau matin sa femme, qui était une maîtresse commère, entre dans son cabinet suivie d’un petit garçon en jaquette. « Hé ! ma femme, lui dit-il, qu’est-ce que ce petit enfant ? — C’est votre fils, répond-elle résolument, que je vous amène, et qui est bien joli. — Comment, mon fils ! répliqua-t-il, vous savez bien que nous n’en avons point. — Et moi, reprit-elle, je sais fort bien que j’ai celui-là, et vous aussi. » Le pauvre homme, la voyant si résolue, se gratte la tête, fait ses réflexions assez courtes : « Bien, ma femme, lui dit-il, point de bruit, patience pour celui-là, mais sur parole que vous ne m’en ferez plus. » Elle le lui promit, et a tenu parole ; mais toujours Bellegarde assidu dans le logis.

Voilà donc le petit garçon élevé dans la maison, la mère l’aimait fort, le père point du tout ; mais il était sage. Jamais ni lui ni elle ne l’ont appelé qu’Ibrahim. Ils avaient accoutumé leurs amis à ce nom de guerre. J’ai vu tout cela de fort près dans ma jeunesse. »

 

 

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