Littérature française

Ninon de Lenclos

 

 

Tome 5, chapitre 4.

 

« Ninon, courtisane fameuse, et depuis que l’âge lui eut fait quitter le métier, connue sous le nom de Mlle de L’Enclos, fut un exemple nouveau du triomphe du vice conduit avec esprit, et réparé de quelque vertu. (…) Jamais Ninon n’avait qu’un amant à la fois, mais des adorateurs en foule, et quand elle se lassait du tenant, elle le lui disait franchement, et en prenait un autre. Le délaissé avait beau gémir et parler, c’était un arrêt ; et cette créature avait usurpé un tel empire qu’il n’eût osé se prendre à celui qui le supplantait, trop heureux encore d’être admis sur le pied d’ami de la maison. Elle a quelquefois gardé à son tenant, quand il lui plaisait fort, fidélité entière pendant toute une campagne.

La Châtre, sur le point de partir, prétendit être de ces heureux distingués. Apparemment que Ninon ne lui promit pas bien nettement. Il fut assez sot, et il l’était beaucoup et présomptueux à l’avenant, pour lui en demander un billet. Elle le lui fit. Il l’emporta et s’en vanta fort. Le billet fut mal tenu, et à chaque fois qu’elle y manquait : « Oh ! le bon billet, s’écriait-elle, qu’a La Châtre ! » Son fortuné à la fin lui demanda ce que cela voulait dire, elle le lui expliqua ; il le conta, et accabla La Châtre d’un ridicule qui gagna jusqu’à l’armée où il était.

Ninon eut des amis illustres de toutes les sortes, et eut tant d’esprit qu’elle se les conserva tous, et qu’elle les tint unis entre eux, ou pour le moins sans le moindre bruit. Tout se passait chez elle avec un respect et une décence extérieure que les plus hautes princesses soutiennent rarement avec des faiblesses. Elle eut de la sorte pour amis tout ce qu’il y avait de plus trayé et de plus élevé à la cour, tellement qu’il devint à la mode d’être reçu chez elle, et qu’on avait raison de le désirer par les liaisons qui s’y formaient. Jamais ni jeux, ni ris élevés, ni disputes, ni propos de religion ou de gouvernement ; beaucoup d’esprit et fort orné, des nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de galanteries, et toutefois sans ouvrir la porte à la médisance ; tout y était délicat, léger, mesuré, et formait les conversations qu’elle sut soutenir par son esprit, et par tout ce qu’elle savait de faits de tout âge. La considération, chose étrange, qu’elle s’était acquise, le nombre et la distinction de ses amis et de ses connaissances [continuèrent] quand les charmes cessèrent de lui attirer du monde, quand la bienséance et la mode lui défendirent de plus mêler le corps avec l’esprit. Elle savait toutes les intrigues de l’ancienne et de la nouvelle cour, sérieuses et autres ; sa conversation était charmante ; désintéressée, fidèle, secrète, sûre au dernier point, et, à la faiblesse près, on pouvait dire qu’elle était vertueuse et pleine de probité. Elle a souvent secouru ses amis d’argent et de crédit, est entrée pour eux dans des choses importantes, a gardé très fidèlement des dépôts d’argent et des secrets considérables qui lui étaient confiés. Tout cela lui acquit de la réputation et une considération tout à fait singulière. (…)

L’Enclos avait des reparties admirables. Il y en a deux entre autres au dernier maréchal de Choiseul, qui ne s’oublient point : l’une est une correction excellente, l’autre un tableau vif d’après nature. Choiseul, qui était de ses anciens amis, avait été galant et bien fait. Il était mal avec M. de Louvois, et il déplorait sa fortune lorsque le roi le mit, malgré le ministre, de la promotion de l’ordre de 1688. Il ne s’y attendait en façon du monde, quoique de la première naissance et des plus anciens et meilleurs lieutenants généraux. Il fut donc ravi de joie, et se regardait avec plus que de la complaisance paré de son cordon bleu. L’Enclos l’y surprit deux ou trois fois. À la fin impatientée : « Monsieur le comte, lui dit-elle devant toute la compagnie, si je vous y prends encore, je vous nommerai vos camarades. » Il y en avait eu en effet plusieurs à faire pleurer, mais quels et combien en comparaison de ceux de 1724, et de quelques autres encore depuis ! Le bon maréchal était toutes les vertus mêmes, mais peu réjouissantes et avec peu d’esprit. Après une longue visite, L’Enclos baille, le regarde, puis s’écrie :

« Seigneur, que de vertus vous me faites haïr ! »

qui est un vers de je ne sais plus quelle pièce de théâtre. On peut juger de la risée et du scandale. Cette saillie pourtant ne les brouilla point. L’Enclos passa de beaucoup quatre-vingts ans, toujours saine, visitée, considérée. Elle donna à Dieu ses dernières années, et sa mort fit une nouvelle. La singularité unique de ce personnage m’a fait étendre sur elle. »

 

 

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