Littérature française

Rose, la plume du Roi

 

 

Tome 3, chapitre 4.

 

« Rose, autre secrétaire du cabinet du roi et qui depuis cinquante ans avait la plume, mourut en ce temps-ci à quatre-vingt-six ou sept ans, avec toute sa tête et dans une santé parfaite jusqu’au bout. Il était aussi président à la chambre des comptes, fort riche et fort avare, mais c’était un homme de beaucoup d’esprit, et qui avait des saillies et des reparties incomparables, beaucoup de lettres, une mémoire nette et admirable, et un parfait répertoire de cour et d’affaires, gai, libre, hardi, volontiers audacieux ; mais à qui ne lui marchait point sur le pied, poli, respectueux, tout à fait en sa place, et sentant extrêmement la vieille cour. Il avait été au cardinal Mazarin et fort dans sa privance et sa confiance, ce qui l’y avait mis avec la reine mère et qu’il se sut toujours conserver avec elle et avec le roi jusqu’à sa mort en sorte qu’il était compté et ménagé même par tous les ministres. Sa plume l’avait entretenu dans une sorte de commerce avec le roi, et quelquefois d’affaires qui demeurait ignorées des ministres. Avoir la plume, c’est être faussaire public, et faire par charge ce qui coûterait la vie à tout autre. Cet exercice consiste à imiter si exactement l’écriture du roi qu’elle ne se puisse distinguer de celle que la plume contrefait, et d’écrire en cette sorte toutes les lettres que le roi doit ou veut écrire de sa main et toutefois n’en veut pas prendre la peine. Il y en a quantité aux souverains et à d’autres étrangers de haut parage ; il y en a aux sujets, comme généraux d’armée ou autres gens principaux par secret d’affaires ou par marque de bonté ou de distinction. Il n’est pas possible de faire parler un grand roi avec plus de dignité que faisait Rose, ni plus convenablement à chacun, ni sur chaque matière, que les lettres qu’il écrivait ainsi, et que le roi signait toutes de sa main, et pour le caractère il était si semblable à celui du roi qu’il ne s’y trouvait pas la moindre différence. Une infinité de choses importantes avait passé par les mains de Rose, et il y en passait encore quelquefois. Il était extrêmement fidèle et secret, et le roi s’y fiait entièrement. Ainsi celui des quatre secrétaires du cabinet qui a la plume en a toutes les fonctions, et les trois autres n’en ont aucune, sinon leurs entrées.

(…) Ce bonhomme était fin, rusé, adroit et dangereux ; il y a de lui des histoires sans nombre, dont je rapporterai deux ou trois seulement, parce qu’elles le caractérisent lui et ceux dont il s’y agit. Il avait fort près de Chantilly une belle terre et bien bâtie qu’il aimait fort, et où il allait souvent ; il rendait force respects à M. le Prince (c’est du dernier mort dont je parle), mais il était attentif à ne s’en pas laisser dominer chez lui. M. le Prince, fatigué d’un voisinage qui le resserrait, et peut-être plus que lui, ses officiers de chasse, fit proposer à Rose de l’en accommoder ; celui-ci n’y voulut jamais entendre ni s’en défaire pour quoi que ce fût. À la fin M. le Prince, hors de cette espérance, se mit à lui faire des niches pour le dégoûter et le résoudre ; et de niche en niche, il lui fit jeter trois ou quatre cents renards ou renardeaux, qu’il fit prendre et venir de tous côtés, pardessus les murailles de son parc. On peut se représenter quel désordre y fit cette compagnie, et la surprise extrême de Rose et de ses gens d’une fourmilière inépuisable de renards venus là en une nuit.

Le bonhomme, qui était colère et véhément et qui connaissait bien M. le Prince, ne se méprit pas à l’auteur du présent. Il s’en alla trouver le roi dans son cabinet, et tout résolument lui demanda la permission de lui faire une question peut-être un peu sauvage. Le roi fort accoutumé à lui et à ses goguenarderies, car il était plaisant et fort salé, lui demanda ce que c’était.

« Ce que c’est, sire, lui répondit Rose d’un visage enflammé, c’est que je vous prie de me dire si nous avons deux rois en France. — Qu’est-ce à dire ? dit le roi surpris, et rougissant à son tour. — Qu’est-ce à dire ? répliqua Rose, c’est que si M. le Prince est roi comme vous, il faut pleurer et baisser la tête sous ce tyran. S’il n’est que premier prince du sang, je vous en demande justice, sire, car vous la devez à tous vos sujets, et vous ne devez pas souffrir qu’ils soient la proie de M. le Prince. » Et de là lui conte comme il l’a voulu obliger à lui vendre sa terre, et après l’y forcer en le persécutant, et raconte enfin l’aventure des renards. Le roi lui promit qu’il parlerait à M. le Prince de façon qu’il aurait repos désormais. En effet, il lui ordonna de faire ôter par ses gens et à ses frais jusqu’au dernier renard du parc du bonhomme, et de façon qu’il ne s’y fit aucun dommage, et qu’il réparât ceux que les renards y avait faits ; et pour l’avenir lui imposa si bien, que M. le Prince, plus bas courtisan qu’homme du monde, se mit à rechercher Rose, qui se tint longtemps sur son fier, et oncques depuis n’osa le troubler en la moindre chose. Malgré tant d’avances, qu’il fallut bien enfin recevoir, il la lui gardait toujours bonne, et lui lâchait volontiers quelque brocard.

(…)

Rose était un petit homme ni gras ni maigre, avec un assez beau visage, une physionomie fine, des yeux perçants et pétillants d’esprit, un petit manteau, une calotte de satin sur ses cheveux presque blancs, un petit rabat uni presque d’abbé, et toujours son mouchoir entre son habit et sa veste. Il disait qu’il était là plus près de son nez. Il m’avait pris en amitié, se moquait très librement des princes étrangers, de leurs rangs, de leurs prétentions, et appelait toujours les ducs avec qui il était familier Votre Altesse Ducale : c’était pour rire de ces autres prétendues Altesses. Il était extrêmement propre et gaillard et plein de sens jusqu’à la fin : c’était une sorte de personnage. »

 

 

 

***

 

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