Littérature française

Monsieur de Noirmoutiers, un homme résilient

 

 

Tome 5, chapitre 2.

 

« Monsieur de Noirmoutiers, beau, très bien fait, avec beaucoup d’esprit et d’ambition, entra fort agréablement dans le monde, mais ce ne fut que pour le regretter. À dix-huit ou vingt ans, allant trouver la cour à Chambord, il tomba malade et se trouva si pressé à Saint-Laurent des Eaux qu’il ne put aller plus loin. La petite vérole se déclara, elle fut fâcheuse ; mais il en était presque guéri lorsqu’une nouvelle repoussa et lui creva les deux yeux. On peut imaginer quel fut son désespoir. Guéri et retourné à Paris, il y passa vingt ans entiers à ne pouvoir se résoudre de sortir de sa maison ni d’y recevoir aucune visite. Il y passa sa vie à se faire lire. Il avait beaucoup de mémoire, il n’oublia jamais rien de tout ce qu’il avait ouï dire ou lire ; et comme dans cette longue solitude son esprit, naturellement agréable et solide, avait eu loisir de se former par ses lectures et par ses réflexions, il devint une excellente tête, et un homme de la meilleure compagnie quand enfin il en voulut bien recevoir. Le comte de Fiesque était son ami intime avant son aveuglement ; il ne voulut jamais le quitter et logea avec lui ; il le voyait autant que la dissipation de la jeunesse, la guerre et la cour le lui pouvaient permettre, mais il fut longtemps sans avoir le crédit d’obtenir de lui de souffrir aucun de ses amis qui le venaient voir. Au bout de vingt ans, moins volage et plus souvent chez soi, il vint à bout d’apprivoiser son ami avec quelques-uns des siens, et de l’un à l’autre de lui amener compagnie. Noirmoutiers s’y accoutuma peu à peu, il parut aimable à tout ce qui fut admis. Le cercle s’élargit ; il s’y trouva des gens avec qui il lia plus qu’avec de simples connoissances. Quelques-uns lui parlèrent de leurs affaires soit de cœur et de monde, soit domestiques. Ils se trouvèrent bien de ses conseils ; en un mot, il devint à la mode d’être en commerce avec M. de Noirmoutiers, et tout ce qui le vit fut charmé de son esprit, de sa conversation et de sa justesse en toutes choses. Un homme de cette sorte et qu’on est sûr de trouver chez lui n’y est plus guère en solitude. Les gens de la cour et du grand monde, ceux de la ville et de la magistrature, tout y abonda : c’était le bel air. Parmi cette diversité, il se forma des amis considérables en tout genre. Sa maison devint un tribunal où il n’était pas indifférent d’être blâmé ou approuvé. Soit conseil, soit confiance, Noirmoutiers entra et se mêla dans une infinité d’affaires, et se trouva, sans sortir de sa chambre, l’homme le mieux informé de tout ce qui se passait à la cour et dans le monde, fort compté et fort accrédité pour servir ses amis. »

 

 

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