Littérature française

Une fenêtre déclenche une guerre

 

 

Tome 7, chapitre 5.

 

« Le roi, qui aimait à bâtir, et qui n’avait plus de maîtresses, avait abattu le petit Trianon de porcelaine qu’il avait pour Mme de Montespan, et le rebâtissait pour le mettre en l’état où on le voit encore. Louvois était surintendant des bâtiments. Le roi, qui avait le coup d’œil de la plus fine justesse, s’aperçut d’une fenêtre de quelque peu plus étroite que les autres, les trémeaux ne faisaient encore que de s’élever, et n’étaient pas joints par le haut. Il la montra à Louvois pour la réformer, ce qui était alors très aisé. Louvois soutint que la fenêtre était bien. Le roi insista, et le lendemain encore, sans que Louvois, qui était entier, brutal et enflé de son autorité, voulût céder.
Le lendemain le roi vit Le Nôtre dans la galerie. Quoique son métier ne fût guère que les jardins, où il excellait, le roi ne laissait pas de le consulter sur ses bâtiments. Il lui demanda s’il avait été à Trianon. Le Nôtre répondit que non. Le roi lui ordonna d’y aller. Le lendemain il le vit encore ; même question, même réponse. Le roi comprit à quoi il tenait, tellement qu’un peu fâché, il lui commanda de s’y trouver l’après-dînée même, à l’heure qu’il y serait avec Louvois. Pour cette fois Le Nôtre n’osa y manquer. Le roi arrivé et Louvois présent, il fut question de la fenêtre que Louvois opiniâtra toujours de largeur égale aux autres. Le roi voulut que Le Nôtre l’allât mesurer, parce qu’il était droit et vrai, et qu’il dirait librement ce qu’il aurait trouvé. Louvois piqué s’emporta. Le roi, qui ne le fut pas moins le laissait dire, et cependant Le Nôtre, qui aurait bien voulu n’être pas là, ne bougeait. Enfin le roi le fit aller, et cependant Louvois toujours à gronder, et à maintenir l’égalité de la fenêtre, avec audace et peu de mesure. Le Nôtre trouva et dit que le roi avait raison de quelques pouces. Louvois voulut imposer, mais le roi à la fin trop impatienté le fit taire, lui commanda de faire défaire la fenêtre à l’heure même, et, contre sa modération ordinaire, le malmena fort durement.
Ce qui outra le plus Louvois, c’est que la scène se passa non seulement devant les gens des bâtiments, mais en présence de tout ce qui suivait le roi en ses promenades, seigneurs, courtisans, officiers des gardes et autres, et même de tous les valets, parce qu’on ne faisait presque que sortir le bâtiment de terre, qu’on était de plain-pied à la cour, à quelques marches près, que tout était ouvert, et que tout suivait partout. La vesperie fut forte et dura assez longtemps, avec les réflexions des conséquences de la faute de cette fenêtre, qui, remarquée plus tard, aurait gâté toute cette façade et aurait engagé à l’abattre.
Louvois, qui n’avait pas accoutumé d’être traité de la sorte, revint chez lui en furie et comme un homme au désespoir. Saint-Pouange, les Tilladet et ce peu de familiers de toutes ses heures, en furent effrayés, et, dans leur inquiétude, tournèrent pour tâcher de savoir ce qui était arrivé. À la fin, il le leur conta, dit qu’il était perdu, et que, pour quelques pouces, le roi oubliait tous ses services qui lui avaient valu tant de conquêtes ; mais qu’il y mettrait ordre, et qu’il lui susciterait une guerre, telle qu’il lui ferait avoir besoin de lui, et laisser là la truelle, et de là s’emporta en reproches et en fureurs.
Il ne mit guère [de temps] à tenir parole. Il enfourna la guerre par l’affaire de la double élection de Cologne, du prince de Bavière et du cardinal de Fürstemberg ; il la confirma en portant des flammes dans le Palatinat, et en laissant toute liberté au projet d’Angleterre ; il y mit le dernier sceau pour la rendre générale, et s’il eût pu éternelle, en désespérant le duc de Savoie, qui ne voulait que la paix, et qu’à l’insu du roi il traita si indignement qu’il le força à se jeter entre les bras de ses ennemis, et à devenir après, par la position de son pays, notre partie la plus difficile et la plus ruineuse. Tout cela a été mis bien au net depuis. »

 

***

 

Télécharger l’extrait

Trouver le livre