Littérature française

L'élévation

La vie de Marguerite Yourcenar

Une drôle de jeunesse

Marguerite Cleenwerk de Crayencour est née à Bruxelles en juin 1903. Sa mère, issue de la noblesse belge, meurt quelques jours après sa naissance. Elle passe les premières années de sa vie au Mont Noir, château issu de la lignée paternelle. Mais bientôt le père vend cette propriété et emmène Marguerite à Paris avec lui. Elle a sept ans et elle ne mettra jamais les pieds à l’école. Pendant la première guerre mondiale, ils partent en Angleterre. Ils reviennent à Paris. Ils forment à deux une drôle de famille : lui anticonformiste, d’une grande culture, fréquentant les casinos et passant sa vie en voyage. A ses côtés, Marguerite, très vite passionnée de lecture, de latin et de grec, apprend la vie et la littérature au gré de l’itinérance de son père. Le soir, en Italie, ou dans le sud de la France, ils se lisent l’un à l’autre les classiques de la littérature, à voix haute. Elle passe le baccalauréat latin-grec en 1919 en dehors de tout cadre scolaire.

Marguerite commence à écrire et veut publier. Elle et son père trouvent son nom d’écrivain en mélangeant les lettres de « Crayencour » : ce sera Yourcenar. Il l’encourage dans sa vocation et l’aide à publier sa première œuvre : Alexis, ou le traité du vain combat, qui paraît en 1929. Malade depuis quelques années, le père de Marguerite meurt peu après.

Les voyages, l'écriture

Aimant les femmes et les hommes, Marguerite parcourt l’Europe au gré de sa fantaisie. Elle est fascinée par la pensée grecque et cherche à se fixer en Grèce mais ne trouve pas d’opportunité. Cédant à l’invitation d’une amie américaine qui deviendra sa compagne de vie, Grace Frick, elle part aux Etats-Unis, d’abord à New-York, puis dans le Maine où ensemble elles achètent sur une île une petite propriété : « Petite Plaisance ». C’est ici qu’elle achèvera un grand roman historique en gestation de puis longtemps, Les Mémoires d’Hadrien, qui la rendront célèbre immédiatement. Entre de nombreux voyages en Europe, elle commence à travailler à ce qui deviendra son autre œuvre majeure : L’œuvre au noir, qui paraît en 1968. Elle se plonge ensuite dans l’histoire de sa famille (Archives du nord) et suspend ses voyages pour s’occuper de sa compagne, malade d’un cancer, et qui décèdera en 1979. Elle est la première femme élue à l’Académie française, en 1980. Marguerite Yourcenar meurt en 1987.

« Je n'ai au fond qu'un intérêt limité pour moi même. J'ai l'impression d'être un instrument à travers lequel des courants, des vibrations sont passés. Et cela vaut pour tous mes livres, et je dirais même pour toute ma vie. »

Les yeux ouverts

Marguerite Yourcenar et son époque

Il semble au premier abord que Marguerite Yourcenar ait entretenu des liens très distendus avec son temps : sa culture très vaste trouvait sa source première dans l’antiquité gréco-romaine et ses oeuvres principales se rapportent à la vie d’un empereur romain et à la vie imaginaire d’un homme de la Renaissance. En fait, la démarche de l’auteure est profondément universaliste : elle s’attache surtout à élucider ce qui définit notre humanité au delà de toute contingence.

Marguerite Yourcenar a très rarement pris parti sur des sujets politiques de son temps. Elle a fait mieux : au détour de son travail d’écrivain, en particulier dans L’œuvre au noir, elle trouve suffisamment de hauteur pour nourrir la réflexion de ses lecteurs sur des thèmes qui se retrouvent à toutes les époques : qu’est-ce que vaincre ses préjugés ? Qu’est-ce qu’entrer en dissidence avec son temps ? Qu’est-ce que vieillir ?

Distante par nature et peut-être aussi par atavisme aristocratique, méfiante du nombre, Marguerite Yourcenar assumera pourtant à la fin de sa vie un combat et des positions écologistes, ne supportant pas de voir la Terre saccagée par une conquête technique et utilitaire qui lui inspira toujours indifférence et mépris.

«Quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l'homme, la longue série des maux véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l'amour non partagé, l'amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d'une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes : tous les malheurs causés par la divine nature des choses. »

Mémoires d'Hadrien

Sa place dans l'histoire de la littérature

Peut-être aussi parce qu’elle n’est jamais allée à l’école, Marguerite Yourcenar a profondément renouvellé le genre du roman historique. Les Mémoires d’Hadrien sont en effet des mémoires imaginaires d’un personnage ayant réellement existé, en même temps qu’un roman historique. Or, l’érudition nécessaire pour comprendre une époque étrangère et lointaine, l’acquisition de la culture qu’on pouvait supposer à l’empereur Hadrien, demandent des efforts intellectuels contraires aux forces de l’imagination. Mais parce qu’elle a vécu avec les textes des auteurs grecs et latins depuis son enfance, et que cette érudition a été pour elle une immersion naturelle, Marguerite Yourcenar a pu produire cet objet littéraire miraculeux, une œuvre fidèle autant que créatrice. Sous son aspect plus romanesque, L’œuvre au noir procède du même tour de force.

Marguerite Yourcenar occupe donc une place à part dans l’histoire récente de la littérature. A une époque où la littérature était très engagée, elle plonge son attention dans un passé lointain. Elle crée un genre que personne n’a pu reprendre, au carrefour de l’histoire et de l’imagination créatrice.

« L'alcool est comme l'amour ou la vieillesse : on y trouve ce que l'on y apporte. »

 

Le Tour de la Prison

Pourquoi elle est un écrivain extraordinaire

 Lire Marguerite Yourcenar, c’est toujours passer une épreuve d’humilité devant un esprit supérieur par sa culture, son imagination, son exigence, sa hauteur. Laissons-nous prendre par la main. Elle est extraordinaire par l’élévation dont elle est capable tout en maniant une plume très sensible, au plus près du réel. Son regard sur l’histoire, le temps passé, les cultures étrangères, est si intense, si ouvert, son écriture est si travaillée, si méditée, qu’elle nous emmène très loin dans la littérature, dans la pensée, dans le temps, dans l’espace, et souvent jusqu’à nos limites, en terre inconnue.

« Les plus opaques des hommes ne sont pas sans lueurs : cet assassin joue proprement de la flûte ; ce contremaître déchirant à coups de fouet le dos des esclaves est peut-être un bon fils ; cet idiot partagerait avec moi son dernier morceau de pain. Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier les vertus qu'il n'a pas, et de négliger de cultiver celles qu'il possède. »

 

Mémoires d'Hadrien