Le Ditié de Jeanne d’Arc
En 1429, Christine de Pizan sort de son silence pour saluer Jeanne d’Arc dans un poème (ditié) bouillant d’énergie. Après dix ans de catastrophes dans le royaume de France, la lumière apparaît enfin -et c’est une jeune fille de seize ans qui amène ce renouveau !
Orthographe modernisée. Notes : Littératurefrançaise.net
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Hé ! Quel honneur au féminin
Sexe ! Que [Dieu] l’aime, il appert,
Quand tout ce grand peuple chenin
Par qui tout le règne était désert,
Par femme est sours et recouvert,
Ce que cinq mille hommes fait n’eussent ,
Et les traitres mis désert;
À peine devant ne crussent.
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Une fillette de seize ans
(N’est-ce pas chose fors nature ?)
À qui armes ne sont pesantes,
Ains semble que sa nourriture
Y soit, tant y est forte et dure ;
Et devant elle vont fuyant
Les ennemis, ne nul n’y dure.
Elle fait ce, maints yeux voyant.
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Et d’eux va France descombrant,
En recouvrant châteaux et villes,
Jamais force ne fut si grande,
Soient à cent, soient à mille.
Et de nos gens preux et habiles
Elle est principale cheftaine.
Telle force n’eut Hector, ni Achille ;
Mais tout ce fait Dieu, qui la mène.
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Et vous, gens d’armes éprouvés,
Qui faites l’exécution,
Et bons et loyaux vous prouvez :
Bien faire on en doit mention
(Loués en toute nation
Vous en serez), et sans faillance
Parler sur toute élection
De vous et de votre vaillance.
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Qui vos corps et vie exposez,
Pour le droit, en peine si dure,
Et contre tous périls osez
Vous aller mettre à l’aventure.
Soyez constants, car je vous jure
Qu’en aurez gloire au ciel et los;
Car qui se combat pour droiture,
Paradis gagne, dire l’ose.
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Si rabaissez, Anglais, vos cornes,
Car jamais n’aurez beau gibier !
En France, ne menez vos sornes ;
Matés êtes en l’échiquier,
Vous ne pensiez pas l’autrier
Où tant vous montriez périlleux ;
Mais n’étiez encore au sentier
Où Dieu abat les orgueilleux.
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Jà cuidiez France avoir gagnée,
Et qu’elle vous dût demeurer.
Autrement va, fausse mesgniée !
Vous irez ailleurs tabourer,
Si ne voulez assavourer
La mort, comme vos compagnons,
Que loups pourraient bien devourer,
Car morts gisent par les sillons.
(…)
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Donné ce ditié par Christine,
L’an dessusdit mil quatre cent
Et vingt et neuf, le jour où finit
Le mois de juillet. Mais j’entends
Qu’aucuns se tiendront mal contents
De ce qu’il contient, car qui chère
A embrunche et les yeux pesants,
Ne peut regarder la lumière.
Christine de Pizan, extrait du Ditié de Jeanne d’Arc. (1429)
© 2026 Matthieu Binder.
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