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Le Neveu de Rameau

 

“Lui”, c’est le neveu de Jean-Philippe Rameau. Discutant avec Diderot dans un café parisien, il tire toutes les conséquences d’un athéisme décomplexé et renverse toutes les valeurs : folie, sagesse, vertu et vice, rien ne reste à sa place.

 

LUI — (…) Il n’y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou. Longtemps il y a eu le fou du roi en titre ; en aucun, il n’y a eu en titre de sage du roi. Moi, je suis le fou de Bertin et de beaucoup d’autres, le vôtre peut-être dans ce moment ; ou peut-être vous, le mien. Celui qui serait sage n’aurait point de fou. Celui donc qui a un fou n’est pas sage ; s’il n’est pas sage il est fou ; et peut-être, fût-il le roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-vous que dans un sujet aussi variable que les mœurs, il n’y a rien d’absolument, d’essentiellement, de généralement vrai ou faux, sinon qu’il faut être ce que l’intérêt veut qu’on soit, bon ou mauvais, sage ou fou, décent ou ridicule, honnête ou vicieux. Si par hasard la vertu avait conduit à la fortune, ou j’aurais été vertueux, ou j’aurais simulé la vertu comme un autre ; on m’a voulu ridicule et je me le suis fait ; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c’est pour parler votre langue, car si nous venions à nous expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que j’appelle vertu, et vertu ce que j’appelle vice.

 

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Extrait du Neveu de Rameau de Denis Diderot.