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Nuits d’octobre

 

Les débuts du second empire sont marqués par un ordre moral sévère. Mis une nuit en prison parce qu’il n’a pas ses papiers sur lui, Gérard angoisse et fait des cauchemars tragi-comiques.

AUTRE RÊVE

 

J’eus à peine deux heures d’un sommeil tourmenté ; je ne revis pas les petits gnomes bienfaisants ; ces êtres panthéistes, éclos sur le sol germain, m’avaient totalement abandonné. En revanche, je comparaissais devant un tribunal, qui se dessinait au fond d’une ombre épaisse, imprégnée au bas d’une poussière scolastique.

Le président avait un faux air de M. Nisard[1] ; les deux assesseurs ressemblaient à M. Cousin[2] et à M. Guizot[3], mes anciens maîtres. Je ne passais plus comme autrefois devant eux mon examen en Sorbonne. J’allais subir une condamnation capitale.

Sur une table étaient étendus plusieurs numéros de Magazines anglais et américains, et une foule de livraisons illustrées à jour et à six pence, où apparaissaient vaguement les noms d’Edgar Poe, de Dickens, d’Ainsworth, etc., et trois figures pâles et maigres se dressaient à droite du tribunal, drapées de thèses en latin imprimées sur satin, où je crus distinguer ces noms : Sapientia, Ethica, Grammatica[4]. Les trois spectres accusateurs me jetaient ces mots méprisants :

Fantaisiste ! réaliste !! essayiste !!!

Je saisis quelques phrases de l’accusation formulée à l’aide d’un organe qui semblait être celui de M. Patin[5] :

— Du réalisme au crime, il n’y a qu’un pas ; car le crime est essentiellement réaliste. Le fantaisisme conduit tout droit à l’adoration des monstres. L’essayisme amène ce faux esprit à pourrir sur la paille humide des cachots. On commence par visiter Paul Niquet[6], — on en vient à adorer une femme à cornes et à chevelure de mérinos, on finit par se faire arrêter à Crespy pour cause de vagabondage et de troubadourisme exagéré !…

J’essayai de répondre : j’invoquai Lucien[7], Rabelais, Érasme et autres fantaisistes classiques. Je sentis alors que je devenais prétentieux.

Alors, je m’écriai en pleurant :

Confiteor ! plangior ! juro !…[8] — Je jure de renoncer à ces œuvres maudites par la Sorbonne et par l’Institut : je n’écrirai plus que de l’histoire, de la philosophie, de la philologie et de la statistique… On semble en douter ?… Eh bien, je ferai des romans vertueux et champêtres, je viserai au prix de poésie, de morale ; je ferai des livres contre l’esclavage et pour les enfants, des poëmes didactiques… des tragédies ! — Des tragédies !… Je vais même en réciter une que j’ai écrite en seconde, et dont le souvenir me revient…

Les fantômes disparurent en jetant des cris plaintifs.

 

***

 

[1] Désiré Nisard (1806-1888), homme politique et professeur de lettres opposé au romantisme.

[2] Victor Cousin (1792-1867), Professeur de philosophie en Sorbonne et président du jury d’agrégation à partir de 1840.

[3] François Guizot (1787-1874), Professeur d’histoire en Sorbonne, homme politique conservateur et organisateur de l’enseignement scolaire au XIXe siècle.

[4] La sagesse, l’éthique, la grammaire.

[5] Henri Patin (1793-1876), docteur ès Lettres et académicien à l’éloquence fleurie.

[6] Le cabaret de Paul Niquet, dans le quartier des Halles, avait une réputation sulfureuse.

[7] Lucien de Samosate (v.120-v.180), auteur d’œuvres satirique en langue grecque.

[8] « J’avoue ! Je me lamente ! Je jure ! »

 

Gérard de Nerval, Nuits d’Octobre, 1852.

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