Littérature française

Les caractères

 

« Du mérite personnel »

 

38.

Je connais Mopse d’une visite qu’il m’a rendue sans me connaître ; il prie des gens qu’il ne connaît point de le mener chez d’autres dont il n’est pas connu ; il écrit à des femmes qu’il connaît de vue. Il s’insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent quel il est, et là, sans attendre qu’on l’interroge, ni sans sentir qu’il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une autre fois dans une assemblée, se place où il se trouve, sans nulle attention aux autres, ni à soi-même ; on l’ôte d’une place destinée à un ministre, il s’assied à celle du duc et pair ; il est là précisément celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point. Chassez un chien du fauteuil du Roi, il grimpe à la chaire du prédicateur ; il regarde le monde indifféremment, sans embarras, sans pudeur ; il n’a pas, non plus que le sot, de quoi rougir.

 

 

 ***

 

Extrait de Jean de La Bruyère, Les Caractères, « Du mérite personnel »

 

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