Un cœur inaccessible
Mariée à un homme qu’elle respecte mais qu’elle n’aime pas d’amour, distante et méfiante envers tous, la jeune princesse de Clèves (mademoiselle de Chartres) suit les conseils de sa mère à la lettre : vivre sans amour pour éviter la ruine du cœur et de la réputation.
M. de Clèves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres eût changé de sentiment en changeant de nom. La qualité de mari lui donna de plus grands privilèges ; mais elle ne lui donna pas une autre place dans le cœur de sa femme. Cela fit aussi que, pour être son mari, il ne laissa pas d’être son amant, parce qu’il avait toujours quelque chose à souhaiter au-delà de sa possession ; et, quoiqu’elle vécût parfaitement bien avec lui, il n’était pas entièrement heureux. Il conservait pour elle une passion violente et inquiète qui troublait sa joie : la jalousie n’avait point de part à ce trouble ; jamais mari n’a été si loin d’en prendre, et jamais femme n’a été si loin d’en donner. Elle était néanmoins exposée au milieu de la cour : elle allait tous les jours chez les reines et chez Madame. Tout ce qu’il y avait d’hommes jeunes et galants la voyaient chez elle et chez le duc de Nevers, son beau-frère, dont la maison était ouverte à tout le monde ; mais elle avait un air qui inspirait un si grand respect, et qui paraissait si éloigné de la galanterie, que le maréchal de Saint-André, quoique audacieux et soutenu de la faveur du roi, était touché de sa beauté sans oser le lui faire paraître que par des soins et des devoirs. Plusieurs autres étaient dans le même état : et madame de Chartres joignait à la sagesse de sa fille une conduite si exacte pour toutes les bienséances, qu’elle achevait de la faire paraître une personne où l’on ne pouvait atteindre.
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Madame de La Fayette, La princesse de Clèves, 1678.
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