Soliloque
En cachette, monsieur de Nemours a pu voir la princesse de Clèves sans toutefois réussir à lui parler. Il a la certitude qu’elle l’aime mais désespère de la voir vaincre ses scrupules et sa pudeur…
Il se mit à repasser toutes les actions de madame de Clèves depuis qu’il en était amoureux : quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours eue pour lui, quoiqu’elle l’aimât ! « Car enfin, elle m’aime, disait-il, elle m’aime, je n’en saurais douter ; les plus grands engagements et les plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que j’en ai eues : cependant je suis traité avec la même rigueur que si j’étais haï. J’ai espéré au temps ; je n’en dois plus rien attendre : je la vois toujours se défendre également contre moi et contre elle-même. Si je n’étais point aimé, je songerais à plaire ; mais je plais, on m’aime, et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel changement dois-je attendre dans ma destinée ? Quoi ! Je serai aimé de la plus aimable personne du monde, et je n’aurai cet excès d’amour que donnent les premières certitudes d’être aimé, que pour mieux sentir la douleur d’être maltraité ! Laissez-moi voir que vous m’aimez, belle princesse, s’écria-t-il ; laissez-moi voir vos sentiments : pourvu que je les connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez pour toujours ces rigueurs dont vous m’accabliez. Regardez-moi du moins avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon portrait. Pouvez-vous l’avoir regardé avec tant de douceur, et m’avoir fui moi-même si cruellement ? Que craignez-vous ? Pourquoi mon amour vous est-il si redoutable ? Vous m’aimez, vous me le cachez inutilement ; vous-même m’en avez donné des marques involontaires. Je sais mon bonheur ; laissez m’en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il possible, reprenait-il, que je sois aimé de madame de Clèves, et que je sois malheureux ? Qu’elle était belle cette nuit ! Comment ai-je pu résister à l’envie de me jeter à ses pieds ? »
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Madame de La Fayette, La princesse de Clèves, 1678.
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