La mort d’Henriette d’Angleterre
Nièce de Louis XIII mais fille d’un roi d’Angleterre exécuté, Henriette vint chercher refuge à la cour de France qui l’accueillit froidement et l’ignora. Tout changea après que son frère reconquit le pouvoir. Pour peu de temps : Henriette mourut brutalement en pleine ascension. Madame de La Fayette était son amie proche. Elle écrivit son histoire et ses derniers instants qu’elle vécut à ses côtés. Cette agonie bouleversa la romancière qui vécut ensuite de manière très solitaire.
Madame[1] était revenue d’Angleterre, avec toute la gloire et le plaisir que peut donner un voyage causé par l’amitié et suivi d’un bon succès dans les affaires. Le Roi son frère[2], qu’elle aimait chèrement, lui avait témoigné une tendresse et une considération extraordinaires. On savait, quoique très confusément, que la négociation dont elle se mêlait était sur le point de se conclure ; elle se voyait à vingt-six ans le lien des deux plus grands rois de ce siècle ; elle avait entre les mains un traité d’où dépendait le sort d’une partie de l’Europe ; le plaisir et la considération que donnent les affaires se joignant en elle aux agréments que donnent la jeunesse et la beauté, il y avait une grâce et une douceur répandues dans toute sa personne qui lui attiraient une sorte d’hommage, qui lui devait être d’autant plus agréable qu’on le rendait plus à la personne qu’au rang.
Cet état de bonheur était troublé par l’éloignement où Monsieur[3] était pour elle depuis l’affaire du chevalier de Lorraine[4] ; mais, selon toutes les apparences, les bonnes grâces du Roi lui eussent fourni les moyens de sortir de cet embarras. Enfin elle était dans la plus agréable situation où elle se fût jamais trouvée, lorsqu’une mort, moins attendue qu’un coup de tonnerre, termina une si belle vie et priva la France de la plus aimable princesse qui vivra jamais.
Le 24 juin de l’année 1670, huit jours après son retour d’Angleterre, Monsieur et elle allèrent à Saint-Cloud. Le premier jour qu’elle y alla, elle se plaignit d’un mal de côté et d’une douleur dans l’estomac, à laquelle elle était sujette. Néanmoins, comme il faisait extrêmement chaud, elle voulut se baigner dans la rivière. M. Yvelin, son premier médecin, fit tout ce qu’il put pour l’en empêcher ; mais, quoi qu’il lui pût dire, elle se baigna le vendredi, et le samedi elle s’en trouva si mal qu’elle ne se baigna point. J’arrivai à Saint-Cloud le samedi à dix heures du soir ; je la trouvai dans les jardins ; elle me dit que je lui trouverais mauvais visage et qu’elle ne se portait pas bien ; elle avait soupé comme à son ordinaire et elle se promena au clair de la lune jusqu’à minuit. Le lendemain, dimanche 29 juin, elle se leva de bonne heure et descendit chez Monsieur qui se baignait ; elle fut longtemps auprès de lui, et, en sortant de sa chambre elle entra dans la mienne et me fit l’honneur de me dire qu’elle avait bien passé la nuit.
Un moment après je montai chez elle. Elle me dit qu’elle était chagrine, et la mauvaise humeur dont elle parlait aurait fait les belles heures des autres femmes, tant elle avait de douceur naturelle et tant elle était peu capable d’aigreur et de colère.
Comme elle me parlait, on lui vint dire que la messe était prête. Elle l’alla l’entendre et, en revenant dans sa chambre, elle s’appuya sur moi et me dit, avec cet air de bonté qui lui était si particulier, qu’elle ne serait pas de si méchante humeur si elle pouvait causer avec moi ; mais qu’elle était si lasse de toutes les personnes qui l’environnaient, qu’elle ne les pouvait plus supporter.
Elle alla ensuite voir peindre Mademoiselle[5], dont un excellent peintre anglais faisait le portrait, et elle se mit à parler à madame d’Epernon et à moi de son voyage d’Angleterre et du Roi son frère.
Cette conversation, qui lui plaisait, lui redonna de la joie. On servit le dîner ; elle mangea comme à son ordinaire et, après le dîner, elle se coucha sur des carreaux[6], ce qu’elle faisait assez souvent lorsqu’elle était en liberté. Elle m’avait fait mettre auprès d’elle, en sorte que sa tête était quasi sur moi.
Le même peintre anglais peignait Monsieur ; on parlait de toutes sortes de choses, et cependant elle s’endormit. Pendant son sommeil elle changea si considérablement, qu’après l’avoir longtemps regardée j’en fus surprise, et je pensai qu’il fallait que son esprit contribuât fort à parer son visage, puisqu’il la rendait si agréable lorsqu’elle était éveillée, et qu’elle l’était si peu quand elle était endormie. J’avais tort néanmoins de faire cette réflexion, car je l’avais vue dormir plusieurs fois, et je ne l’avais pas vue moins aimable.
Après qu’elle fut éveillée, elle se leva du lieu où elle était, mais avec un si mauvais visage que Monsieur en fut surpris et me le fit remarquer.
Elle s’en alla ensuite dans le salon, où elle se promena quelque temps avec Boisfranc, trésorier de Monsieur, et, en lui parlant, elle se plaignit plusieurs fois de son mal de côté.
Monsieur descendit pour aller à Paris où il avait résolu d’aller. Il trouva madame de Meckelbourg sur le degré[7] et remonta avec elle. Madame quitta Boisfranc et vint à madame de Meckelbourg. Comme elle parlait à elle, madame de Gamaches lui apporta, aussi bien qu’à moi, un verre d’eau de chicorée qu’elle avait demandé il y avait déjà quelque temps ; madame de Gourdon, sa dame d’atour, le lui présenta. Elle le but ; et, en remettant d’une main la tasse sur la soucoupe, de l’autre elle se prit le côté et dit avec un ton qui marquait beaucoup de douleur : « Ah ! quel point de côté ; ah ! quel mal. Je n’en puis plus. »
Elle rougit en prononçant ces paroles, et, dans le moment d’après, elle pâlit d’une pâleur livide qui nous surprit tous ; elle continua de crier et dit qu’on l’emportât, comme ne pouvant plus se soutenir.
Nous la prîmes sous les bras ; elle marchait à peine et toute courbée. On la déshabilla dans un instant ; je la soutenais pendant qu’on la délaçait. Elle se plaignait toujours, et je remarquai qu’elle avait les larmes aux yeux. J’en fus étonnée et attendrie, car je la connaissais pour la personne du monde la plus patiente[8].
Je lui dis, en lui baisant les bras, que je soutenais, qu’il fallait qu’elle souffrît beaucoup ; elle me dit que cela était inconcevable. On la mit au lit ; et, sitôt qu’elle y fut, elle cria encore plus qu’elle n’avait fait et se jeta d’un côté et d’un autre, comme une personne qui souffrait infiniment. On alla en même temps appeler son premier médecin, M. Esprit ; il vint et dit que c’était la colique et ordonna les remèdes ordinaires à de semblables maux. Cependant les douleurs étaient inconcevables ; Madame dit que son mal était plus considérable qu’on ne pensait, qu’elle allait mourir, qu’on lui allât quérir un confesseur.
Monsieur était devant son lit ; elle l’embrassa et lui dit, avec une douceur et un air capables d’attendrir les cœurs les plus barbares : « Hélas ! Monsieur, vous ne m’aimez plus il y a longtemps ; mais cela est injuste : je ne vous ai jamais manqué[9]. » Monsieur parut fort touché ; et tout ce qui était dans sa chambre l’était tellement, qu’on n’entendait plus que le bruit que font des personnes qui pleurent.
Tout ce que je viens de dire s’était passé en moins d’une demi-heure. Madame criait toujours qu’elle sentait des douleurs terribles dans le creux de l’estomac. Tout d’un coup elle dit qu’on regardât à cette eau qu’elle avait bue, que c’était du poison, qu’on avait peut-être pris une bouteille pour l’autre, qu’elle était empoisonnée, qu’elle le sentait bien et qu’on lui donnât du contre-poison.
J’étais dans la ruelle[10], auprès de Monsieur ; et, quoique je le crusse fort incapable d’un pareil crime, un étonnement ordinaire à la malignité humaine me le fit observer avec attention. Il ne fut ni ému ni embarrassé de l’opinion de Madame : il dit qu’il fallait donner de cette eau à un chien ; il opina, comme Madame, qu’on allât quérir de l’huile et du contre-poison, pour ôter à Madame une pensée si fâcheuse. Madame Desbordes, sa première femme de chambre, qui était absolument à elle, lui dit qu’elle lui avait fait l’eau, et en but ; mais Madame persévéra toujours à vouloir de l’huile et du contre-poison ; on lui donna l’un et l’autre. Sainte-Foy, premier valet de chambre de Monsieur, lui apporta de la poudre de vipère. Elle lui dit qu’elle la prenait de sa main, parce qu’elle se fiait à lui ; on lui fit prendre plusieurs drogues dans cette pensée de poison, et peut-être plus propres à lui faire du mal qu’à la soulager. Ce qu’on lui donna la fit vomir ; elle en avait déjà eu envie plusieurs fois avant que d’avoir rien pris ; mais ses vomissements ne furent qu’imparfaits, et ne lui firent jeter que quelques flegmes et une partie de la nourriture qu’elle avait prise. L’agitation de ces remèdes et les excessives douleurs qu’elle souffrait la mirent dans un abattement qui nous parut du repos ; mais elle nous dit qu’il ne fallait pas se tromper, que ses douleurs étaient toujours égales, qu’elle n’avait plus la force de crier et qu’il n’y avait point de remède à son mal.
Il sembla qu’elle avait une certitude entière de sa mort et qu’elle s’y résolut comme à une chose indifférente. Selon toutes les apparences, la pensée du poison était établie dans son esprit ; et, voyant que les remèdes avoient été inutiles, elle ne songeait plus à la vie et ne pensait qu’à souffrir ses douleurs avec patience. Elle commença à avoir beaucoup d’appréhension. Monsieur appela madame de Gamaches pour tâter son pouls ; les médecins n’y pensaient pas. Elle sortit de la ruelle épouvantée, et nous dit qu’elle n’en trouvait point à Madame, et qu’elle avait toutes les extrémités froides. Cela nous fit peur ; Monsieur en parut effrayé. M. Esprit dit que c’était un accident ordinaire à la colique, et qu’il répondait de Madame. Monsieur se mit en colère et dit qu’il lui avait répondu de M. de Valois[11], et qu’il était mort ; qu’il lui répondait de Madame, et qu’elle mourrait encore.
Cependant le curé de Saint-Cloud, qu’elle avait mandé, était venu. Monsieur me fit l’honneur de me demander si on parlerait à ce confesseur. Je la trouvais fort mal ; il me semblait que ses douleurs n’étaient point celles d’une colique ordinaire, mais néanmoins j’étais bien éloignée de prévoir ce qui devait arriver, et je n’attribuais les pensées qui me venaient dans l’esprit qu’à l’intérêt que je prenais à sa vie.
Je répondis à Monsieur qu’une confession faite dans la vue de la mort ne pouvait être que très utile, et Monsieur m’ordonna de lui aller dire que le curé de Saint-Cloud était venu. Je le suppliai de m’en dispenser et je lui dis que, comme elle l’avait demandé, il n’y avait qu’à le faire entrer dans sa chambre. Monsieur s’approcha de son lit, et d’elle-même elle me redemanda un confesseur, mais sans paraitre effrayée et comme une personne qui songeait aux seules choses qui lui étaient nécessaires dans l’état où elle était.
Une de ses premières femmes de chambre était passée à son chevet pour la soutenir : elle ne voulut point qu’elle s’ôtât et se confessa devant elle. Après que le confesseur se fut retiré, Monsieur s’approcha de son lit ; elle lui dit quelques mots assez bas que nous n’entendîmes point, et cela nous parut encore quelque chose de doux et d’obligeant.
L’on avait parlé de la saigner, mais elle souhaitait que ce fût du pied ; M. Esprit voulait que ce fût du bras ; enfin il détermina qu’il le fallait ainsi. Monsieur vint le dire à Madame comme une chose à quoi elle aurait peut-être de la peine à se résoudre ; mais elle répondit qu’elle voulait tout ce qu’on souhaitait, que tout lui était indifférent et qu’elle sentait bien qu’elle n’en pouvait revenir. Nous écoutions ces paroles comme des effets d’une violente douleur qu’elle n’avait jamais sentie et qui lui faisait croire qu’elle allait mourir.
Il n’y avait pas plus de trois heures qu’elle se trouvait mal. Yvelin, que l’on avait envoyé quérir à Paris, arriva avec M. Vallot qu’on avait envoyé chercher à Versailles. Sitôt que Madame vit Yvelin, en qui elle avait beaucoup de confiance, elle lui dit qu’elle était bien aise de le voir, qu’elle était empoisonnée et qu’il la traitât sur ce fondement. Je ne sais s’il le crut et s’il fut persuadé qu’il n’y avait point de remède, ou s’il s’imagina qu’elle se trompait et que son mal n’était pas dangereux ; mais enfin il agit comme un homme qui n’avait plus d’espérance ou qui ne voyait point de danger. Il consulta avec M. Vallot et avec M. Esprit ; et, après une conférence assez longue, ils vinrent tous trois trouver Monsieur et l’assurer sur leur vie qu’il n’y avait point de danger. Monsieur vint le dire à Madame. Elle lui dit qu’elle connaissait mieux son mal que le médecin et qu’il n’y avait point de remède, mais elle dit cela avec la même tranquillité et la même douceur que si elle eût parlé d’une chose indifférente.
Dieu aveuglait les médecins et ne voulait pas même qu’ils tentassent des remèdes capables de retarder une mort qu’il voulait rendre terrible. Elle entendit que nous disions qu’elle était mieux et que nous attendions l’effet de ce remède avec impatience. « Cela est si peu véritable, nous dit-elle, que, si je n’étais pas chrétienne, je me tuerais, tant mes douleurs sont excessives. Il ne faut point souhaiter de mal à personne, ajouta-t-elle ; mais je voudrais bien que quelqu’un pût sentir un moment ce que je souffre, pour connaître de quelle nature sont mes douleurs. »
Cependant ce remède ne faisait rien. L’inquiétude nous en prit ; on appela M. Esprit et M. Yvelin ; ils dirent qu’il fallait encore attendre. Elle répondit que si on sentait ses douleurs, on n’attendrait pas si paisiblement. On fut deux heures entières sur l’attente de ce remède, qui furent les dernières où elle pouvait recevoir du secours. Elle avait pris quantité de remèdes ; on avait gâté son lit, elle voulut en changer, et on lui en fit un petit dans sa ruelle. Elle y alla sans qu’on l’y portât et fit même le tour par l’autre ruelle pour ne pas se mettre dans l’endroit de son lit qui était gâté. Lorsqu’elle fut dans ce petit lit, soit qu’elle expirât véritablement, soit qu’on la vît mieux parce qu’elle avait les bougies au visage, elle nous parut beaucoup plus mal. Les médecins voulurent la voir de près et lui apportèrent un flambeau ; elle les avait toujours fait ôter depuis qu’elle s’était trouvée mal. Monsieur lui demanda si on ne l’incommodait point. « Ah ! non, Monsieur, lui répondit-elle, rien ne m’incommode plus ; je ne serai pas en vie demain matin, vous le verrez. » On lui donna un bouillon, parce qu’elle n’avait rien pris depuis son dîner. Sitôt qu’elle l’eut avalé, ses douleurs redoublèrent et devinrent aussi violentes qu’elles l’avaient été lorsqu’elle avait pris le verre de chicorée. La mort se peignit sur son visage, et on la voyait dans des souffrances cruelles, sans néanmoins qu’elle parût agitée.
Le Roi avait envoyé plusieurs fois savoir de ses nouvelles, et elle lui avait toujours mandé qu’elle se mourait. Ceux qui l’avoient vue lui avoient dit qu’en effet elle était très mal ; et M. de Créquy, qui avait passé à Saint-Cloud en allant à Versailles, dit au Roi qu’il la croyait en grand péril ; de sorte que le Roi voulut la venir voir et arriva à Saint-Cloud sur les onze heures.
Lorsque le Roi arriva, Madame était dans ce redoublement de douleurs que lui avait causé le bouillon. Il sembla que les médecins furent éclairés par sa présence. Il les prit en particulier pour savoir ce qu’ils en pensaient, et ces mêmes médecins, qui deux heures auparavant en répondaient sur leur vie et qui trouvaient que les extrémités froides n’étaient qu’un accident de la colique, commencèrent à dire qu’elle était sans espérance ; que cette froideur et ce pouls retiré étaient une marque de gangrène, et qu’il fallait lui faire recevoir Notre-Seigneur.
La Reine et la comtesse de Soissons étaient venues avec le Roi : madame de La Vallière et madame de Montespan étaient venues ensemble. Je parlais à elles ; Monsieur m’appela et me dit en pleurant ce que les médecins venaient de dire. Je fus surprise et touchée comme je le devais, et je répondis à Monsieur que les médecins avaient perdu l’esprit et qu’ils ne pensaient ni à sa vie ni à son salut ; qu’elle n’avait parlé qu’un quart d’heure au curé de Saint-Cloud, et qu’il fallait lui envoyer quelqu’un. Monsieur me dit qu’il allait envoyer chercher M. de Condom : je trouvai qu’on ne pouvait mieux choisir, mais qu’en attendant il fallait avoir M. Feuillet, chanoine, dont le mérite est connu.
Cependant le Roi était auprès de Madame : elle lui dit qu’il perdait la plus véritable servante qu’il aurait jamais. Il lui dit qu’elle n’était pas en si grand péril, mais qu’il était étonné de sa fermeté, et qu’il la trouvait grande. Elle lui répliqua qu’il savait bien qu’elle n’avait jamais craint la mort, mais qu’elle avait craint de perdre ses bonnes grâces.
Ensuite le Roi lui parla de Dieu : il revint après dans l’endroit où étaient les médecins ; il me trouva désespérée de ce qu’ils ne lui donnaient point de remède, et surtout l’émétique ; il me fit l’honneur de me dire qu’ils avaient perdu la tramontane[12], qu’ils ne savaient ce qu’ils faisaient, et qu’il allait essayer de leur remettre l’esprit. Il leur parla et se rapprocha du lit de Madame et lui dit qu’il n’était pas médecin, mais qu’il venait de proposer trente remèdes aux médecins : ils répondirent qu’il fallait attendre. Madame prit la parole et dit qu’il fallait mourir par les formes.
Le Roi, voyant que, selon les apparences, il n’y avait rien à espérer, lui dit adieu en pleurant. Elle lui dit qu’elle le priait de ne point pleurer, qu’il l’attendrissait et que la première nouvelle qu’il aurait le lendemain serait celle de sa mort.
Le maréchal de Gramont s’approcha de son lit. Elle lui dit qu’il perdait une bonne amie, qu’elle allait mourir et qu’elle avait cru d’abord être empoisonnée par méprise.
Lorsque le Roi se fut retiré, j’étais auprès de son lit ; elle me dit : « Madame de La Fayette, mon nez s’est déjà retiré[13]. » Je ne lui répondis qu’avec des larmes ; car ce qu’elle me disait était véritable, et je n’y avois pas encore pris garde. On la remit ensuite dans son grand lit. Le hoquet lui prit : elle dit à M. Esprit que c’était le hoquet de la mort. Elle avait déjà demandé plusieurs fois quand elle mourrait, elle le demandait encore ; et, quoiqu’on lui répondît comme à une personne qui n’en était pas proche, on voyait bien qu’elle n’avait aucune espérance.
Elle ne tourna jamais son esprit du côté de la vie ; jamais un mot de réflexion sur la cruauté de sa destinée, qui l’enlevait dans le plus beau de son âge ; point de questions aux médecins pour s’informer s’il était possible de la sauver ; point d’ardeur pour les remèdes, qu’autant que la violence de ses douleurs lui en faisait désirer ; une contenance paisible au milieu de la certitude de la mort, de l’opinion du poison et de ses souffrances, qui étaient cruelles ; enfin un courage dont on ne peut donner d’exemple et qu’on ne saurait bien représenter.
Le Roi s’en alla, et les médecins déclarèrent qu’il n’y avait aucune espérance. M. Feuillet vint : il parla à Madame avec une austérité entière, mais il la trouva dans des dispositions qui allaient aussi loin que son austérité. Elle eut quelque scrupule que ses confessions passées n’eussent été nulles, et pria M. Feuillet de lui aider à en faire une générale ; elle la fit avec de grands sentiments de piété et de grandes résolutions de vivre en chrétienne si Dieu lui redonnait la santé.
Je m’approchai de son lit après sa confession. M. Feuillet était auprès d’elle, et un capucin, son confesseur ordinaire. Ce bon père voulait lui parler et se jetait dans des discours qui la fatiguaient : elle me regarda avec des yeux qui faisaient entendre ce qu’elle pensait, et puis, les retournant sur ce capucin : « Laissez parler M. Feuillet, mon père, lui dit-elle avec une douceur admirable, comme si elle eût craint de le fâcher ; vous parlerez à votre tour. »
L’ambassadeur d’Angleterre arriva dans ce moment. Sitôt qu’elle le vit, elle lui parla du Roi son frère et de la douleur qu’il aurait de sa mort ; elle en avait déjà parlé plusieurs fois dans le commencement de son mal. Elle le pria de lui mander qu’il perdait la personne du monde qui l’aimait le mieux. Ensuite l’ambassadeur lui demanda si elle était empoisonnée : je ne sais si elle lui dit qu’elle l’était, mais je sais bien qu’elle lui dit qu’il n’en fallait rien mander au Roi son frère, qu’il fallait lui épargner cette douleur et qu’il fallait surtout qu’il ne songeât point à en tirer vengeance ; que le Roi n’en était point coupable, qu’il ne fallait point s’en prendre à lui.
Elle disait toutes ces choses en anglais ; et comme le mot de poison est commun à la langue française et à l’anglaise, M. Feuillet l’entendit et interrompit la conversation, disant qu’il fallait sacrifier sa vie à Dieu et ne pas penser à autre chose.
Elle reçut Notre-Seigneur ; ensuite, Monsieur s’étant retiré, elle demanda si elle ne le verrait plus ; on l’alla quérir ; il vint l’embrasser en pleurant. Elle le pria de se retirer et lui dit qu’il l’attendrissait.
Cependant elle diminuait toujours, et elle avait de temps en temps des faiblesses qui attaquaient le cœur. M. Brayer, excellent médecin, arriva. Il n’en désespéra pas d’abord ; il se mit à consulter avec les autres médecins. Madame les fit appeler ; ils dirent qu’on les laissât un peu ensemble ; mais elle les renvoya encore quérir, ils allèrent auprès de son lit. On avait parlé d’une saignée au pied. « Si on la veut faire, dit-elle, il n’y a pas de temps à perdre ; ma tête s’embarrasse et mon estomac se remplit. »
Ils demeurèrent surpris d’une si grande fermeté et, voyant qu’elle continuait à vouloir la saignée, ils la firent faire ; mais il ne vint point de sang, et il en était très peu venu de la première qu’on avait faite. Elle pensa expirer pendant que son pied fut dans l’eau. Les médecins lui dirent qu’ils allaient faire un remède ; mais elle répondit qu’elle voulait l’extrême-onction avant que de rien prendre.
Comme il parlait, sa première femme de chambre s’approcha d’elle pour lui donner quelque chose dont elle avait besoin ; elle lui dit en anglais, afin que M. de Condom ne l’entendît pas, conservant jusqu’à la mort la politesse de son esprit : « Donnez à M. de Condom, lorsque je serai morte, l’émeraude que j’avais fait faire pour lui. »
Comme il continuait à lui parler de Dieu, il lui prit une espèce d’envie de dormir, qui n’était en effet qu’une défaillance de la nature. Elle lui demanda si elle ne pouvait pas prendre quelques moments de repos ; il lui dit qu’elle le pouvait et qu’il allait prier Dieu pour elle.
Madame de La Fayette, Histoire d’Henriette d’Angleterre, posthume.
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[1] Henriette d’Angleterre, femme de Monsieur (frère du roi Louis XIV).
[2] Charles II, roi d’Angleterre depuis 1660.
[3] Son mari, frère de Louis XIV, et homosexuel déclaré, ne s’entendait pas avec elle.
[4] Favori de Monsieur et personnage sulfureux, le chevalier de Lorraine avait été exilé par Louis XIV.
[5] Marie-Louise, fille d’Henriette d’Angleterre, née en 1662.
[6] Coussins.
[7] L’escalier.
[8] Endurante.
[9] Je ne vous ai jamais manqué de respect, ou nui à votre honneur.
[10] L’espace entre le lit et le mur.
[11] Le fils de Monsieur et d’Henriette, mort à l’âge de 2 ans.
[12] Perdu la tête.
[13] Raccourci, racorni.
© 2026 Matthieu Binder.