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Charivari intellectuel

Au début du XVIIIe siècle éclosent quantités de feuilles de chou diverses. Inspiré par le journal anglais The Spectator, Marivaux crée son propre journal dans lequel il livre une libre chronique de son temps : le Spectateur français.

 

 J’entrai l’autre jour dans un de ces endroits où s’assemblent de fort honnêtes gens, la plupart amateurs de belles lettres, ou savants ; je les connais presque tous ; ils sont dans le particulier de la plus aimable société du monde, raisonnables autant que spirituels ; se trouvent-ils ensemble, vous ne les reconnaissez plus ; ils sont à l’instant saisis de la fureur d’avoir plus d’esprit les uns que les autres.

Il part une question, l’un la décide hardiment, et sans appel ; un autre condamne tout net ce que le premier a dit ; un troisième s’élève qui les condamne tous deux : pendant qu’ils se disputent ensemble, un quatrième, par un ton qui se fait faire place, et qui vaut un coup de tonnerre, leur annonce sans cérémonie que tout ce qu’ils disent ne vaut rien ; un cinquième survient qui voudrait les apaiser, en leur faisant convenir amiablement qu’il pense mieux qu’eux sur l’article ; un sixième crie, s’offre pour arbitre et n’est plus entendu, mais à force de clameurs il prend toujours acte de ses diligences, et de l’accommodement judicieux qu’il propose ; un autre pour se distinguer ne dit mot, il secoue seulement la tête en homme qui renferme en lui, qui possède l’unique solution qu’on peut donner à la chose. Il confie la supériorité de ses lumières à son voisin paisible, qui écoute respectueusement le charivari spirituel qui se fait, et qui en même temps approuve l’idée de celui qui lui parle, sans savoir presque de quoi il s’agit ; quelques autres personnes, qui ne sont ordinairement là que comme les suivants des principaux acteurs, se répandent en petits pelotons dans la salle, agitent à l’écart la question, et se régalent incognito du plaisir de la décider, loin du danger et de la réprimande, car ils n’oseraient approcher de la bataille, on les écraserait comme des Pygmées ;  cependant la question qui a causé la dispute a disparu, il en a succédé vingt autres qui ont pris furtivement sa place, qu’on n’a point reconnues pour étrangères, et qu’on agite toutes à la fois ; enfin tant est procédé qu’il ne reste plus rien sur le tapis, qu’une masse d’idées subtiles et bizarres, qui se croisent, qui ne signifient rien, et que l’emportement et l’orgueil de primer ont férocement entassées les unes sur les autres ; alors chacun des disputants ne sachant plus à quoi s’en prendre, entêté confusément d’un sentiment quelconque, qui n’est pas celui qu’il avait d’abord, car il l’a perdu dans le combat, celui-là, mais de quelque autre sentiment qu’il a raccroché par mutinerie en entendant crier les autres, se retire avec une poitrine épuisée, qu’il a sacrifiée à la gloire de ses idées ; la pauvre poitrine, que sa condition est malheureuse ! Bref, que reste-t-il de la dispute ? Rien que des leçons de brusquerie (qui à la vérité ne sont pas perdues) et qu’un exemple bruyant de la misère de nos avantages.

 

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Marivaux, Le Spectateur français, Feuille XXIII.