La Colonie
Abandonné sur une île, un groupe d’hommes et de femmes doit inventer son propre gouvernement. Décidées à en finir avec la domination masculine, les femmes décident de supprimer toutes les formes de leur servitude.
ARTHÉNICE, après avoir toussé et craché.
L’oppression dans laquelle nous vivons sous nos tyrans, pour être si ancienne, n’en est pas devenue plus raisonnable ; n’attendons pas que les hommes se corrigent d’eux-mêmes ; l’insuffisance de leurs lois a beau les punir de les avoir faites à leur tête et sans nous, rien ne les ramène à la justice qu’ils nous doivent, ils ont oublié qu’ils nous la refusent.
MADAME SORBIN
Aussi le monde va, il n’y a qu’à voir.
ARTHÉNICE
Dans l’arrangement des affaires, il est décidé que nous n’avons pas le sens commun, mais tellement décidé que cela va tout seul, et que nous n’en appelons pas nous-mêmes.
UNE DES FEMMES
Hé ! que voulez-vous ? On nous crie dès le berceau : vous n’êtes capables de rien, ne vous mêlez de rien, vous n’êtes bonnes à rien qu’à être sages. On l’a dit à nos mères qui l’ont cru, qui nous le répètent ; on a les oreilles rebattues de ces mauvais propos ; nous sommes douces, la paresse s’en mêle, on nous mène comme des moutons.
MADAME SORBIN
Oh ! pour moi, je ne suis qu’une femme, mais depuis que j’ai l’âge de raison, le mouton n’a jamais trouvé cela bon.
ARTHÉNICE
Je ne suis qu’une femme, dit Madame Sorbin, cela est admirable !
MADAME SORBIN
Cela vient encore de cette moutonnerie.
ARTHÉNICE
Il faut qu’il y ait en nous une défiance bien louable de nos lumières pour avoir adopté ce jargon-là ; qu’on me trouve des hommes qui en disent autant d’eux ; cela les passe ; revenons au vrai pourtant : vous n’êtes qu’une femme, dites-vous ? Hé ! que voulez-vous donc être pour être mieux ?
MADAME SORBIN
Eh ! je m’y tiens, Mesdames, je m’y tiens, c’est nous qui avons le mieux, et je bénis le ciel de m’en avoir fait participante, il m’a comblé d’honneurs, et je lui en rends des grâces nonpareilles.
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Marivaux, La Colonie, Scène 9.
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