Littératurefrançaise.net

La Fausse suivante

Une femme doit épouser Lélio, qu’elle ne connaît pas. Elle se méfie, et se déguise en chevalier pour en savoir un peu plus sur son futur mari. Trompé par les apparences, Lélio convainc le « chevalier » de séduire une comtesse pour s’en débarrasser et gagner de l’argent.

Extrait de l’acte I, scène 6.

Audio : Jean-François Calvé (Lélio) et Jeanne Colletin (Le Chevalier), mise en scène pour la télévision par Jean-Paul Sassy en 1966 (ORTF).

 

LÉLIO

Patience ! madame la comtesse croit qu’elle va m’épouser ; elle n’attend plus que l’arrivée de son frère ; et, outre la somme de dix mille écus dont elle a mon billet, nous avons encore fait, antérieurement à cela, un dédit entre elle et moi de la même somme. Si c’est moi qui romps avec elle, je lui devrai le billet et le dédit, et je voudrais bien ne payer ni l’un ni l’autre ; m’entends-tu ?

 

LE CHEVALIER, à part.

Ah ! l’honnête homme ! (Haut.) Oui, je commence à te comprendre. Voici ce que c’est : si je donne de l’amour à la comtesse, tu crois qu’elle aimera mieux payer le dédit, en te rendant ton billet de dix mille écus, que de t’épouser ; de façon que tu gagneras dix mille écus avec elle ; n’est-ce pas cela ?

 

LÉLIO

Tu entres on ne peut pas mieux dans mes idées.

 

LE CHEVALIER

Elles sont très ingénieuses, très lucratives, et dignes de couronner ce que tu appelles tes espiègleries. En effet, l’honneur que tu as fait à la comtesse, en soupirant pour elle, vaut dix mille écus comme un sou.

 

LÉLIO

Elle n’en donnerait pas cela, si je m’en fiais à son estimation.

 

LE CHEVALIER

Mais crois-tu que je puisse surprendre le cœur de la comtesse ?

 

LÉLIO

Je n’en doute pas.

 

LE CHEVALIER, à part.

Je n’ai pas lieu d’en douter non plus.

 

LÉLIO

Je me suis aperçu qu’elle aime ta compagnie ; elle te loue souvent, te trouve de l’esprit ; il n’y a qu’à suivre cela.

 

LE CHEVALIER

Je n’ai pas une grande vocation pour ce mariage-là.

 

 

LÉLIO

Pourquoi ?

 

LE CHEVALIER

Par mille raisons… parce que je ne pourrai jamais avoir de l’amour pour la comtesse. Si elle ne voulait que de l’amitié, je serais à son service ; mais n’importe.

 

LÉLIO

Eh ! qui est-ce qui te prie d’avoir de l’amour pour elle ? Est-il besoin d’aimer sa femme ? Si tu ne l’aimes pas, tant pis pour elle ; ce sont ses affaires et non pas les tiennes.

 

LE CHEVALIER

Bon ! mais je croyais qu’il fallait aimer sa femme, fondé sur ce qu’on vivait mal avec elle quand on ne l’aimait pas.

 

LÉLIO

Eh ! tant mieux quand on vit mal avec elle ; cela vous dispense de la voir, c’est autant de gagné.

 

LE CHEVALIER

Voilà qui est fait ; me voilà prêt à exécuter ce que tu souhaites. Si j’épouse la comtesse, j’irai me fortifier avec le brave Lélio dans le dédain qu’on doit à son épouse.

 

LÉLIO

Je t’en donnerai un vigoureux exemple, je t’en assure. Crois-tu, par exemple, que j’aimerai la demoiselle de Paris, moi ? Une quinzaine de jours tout au plus ; après quoi, je crois que j’en serai bien las.

 

LE CHEVALIER

Eh ! donne-lui le mois tout entier à cette pauvre femme, à cause de ses douze mille livres de rente.

 

LÉLIO

Tant que le cœur m’en dira.

 

LE CHEVALIER

T’a-t-on dit qu’elle fût jolie ?

 

 

LÉLIO

On m’écrit qu’elle est belle ; mais, de l’humeur dont je suis, cela ne l’avance pas de beaucoup. Si elle n’est pas laide, elle le deviendra, puisqu’elle sera ma femme ; cela ne peut pas lui manquer.

 

LE CHEVALIER

Mais, dis-moi ; une femme se dépite quelquefois.

 

LÉLIO

En ce cas-là, j’ai une terre écartée qui est le plus beau désert du monde, où madame irait calmer son esprit de vengeance.

 

LE CHEVALIER

Oh ! dès que tu as un désert, à la bonne heure ; voilà son affaire. Diantre ! l’âme se tranquillise beaucoup dans une solitude. On y jouit d’une certaine mélancolie, d’une douce tristesse, d’un repos de toutes les couleurs ; elle n’aura qu’à choisir.

 

LÉLIO

Elle sera la maîtresse.

 

LE CHEVALIER

L’heureux tempérament ! Mais j’aperçois la comtesse. Je te recommande une chose ; feins toujours de l’aimer. Si tu te montrais inconstant, cela intéresserait sa vanité ; elle courrait après toi, et me laisserait là.

 

***

 

Marivaux, La Fausse Suivante. Acte I, scène 6.