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La Seconde Surprise de l’amour

Pour Marivaux, les sentiments peuvent changer rapidement, mais notre narcissisme demeure en nous comme une ressource et un obstacle invariant.

Extrait de l’Acte I, scène 1.

 

LA MARQUISE.

Eh ! Ce que je dis là n’est que trop vrai : il n’y a plus de consolation pour moi, il n’y en a plus ; après deux ans de l’amour le plus tendre, épouser ce que l’on aime ; ce qu’il y avait de plus aimable au monde, l’épouser, et le perdre un mois après !

 

LISETTE.

Un mois ! C’est toujours autant de pris. Je connais une dame qui n’a gardé son mari que deux jours ; c’est cela qui est piquant.

 

LA MARQUISE.

J’ai tout perdu, vous dis-je.

 

LISETTE.

Tout perdu ! Vous me faites trembler : est-ce que tous les hommes sont morts ?

 

LA MARQUISE.

Eh ! Que m’importe qu’il reste des hommes ?

 

LISETTE.

Ah ! Madame, que dites-vous là ? Que le ciel les conserve ! Ne méprisons jamais nos ressources.

 

LA MARQUISE.

Mes ressources ! À moi, qui ne veux plus m’occuper que de ma douleur ! Moi, qui ne vis presque plus que par un effort de raison !

 

LISETTE.

Comment donc par un effort de raison ? Voilà une pensée qui n’est pas de ce monde ; mais vous êtes bien fraîche pour une personne qui se fatigue tant.

 

LA MARQUISE.

Je vous prie, Lisette, point de plaisanterie ; vous me divertissez quelquefois, mais je ne suis pas à présent en situation de vous écouter.

 

LISETTE.

Ah çà, Madame, sérieusement, je vous trouve le meilleur visage du monde ; voyez ce que c’est : quand vous aimiez la vie, peut-être que vous n’étiez pas si belle ; la peine de vivre vous donne un air plus vif et plus mutin dans les yeux, et je vous conseille de batailler toujours contre la vie ; cela vous réussit on ne peut pas mieux.

 LA MARQUISE.

Que vous êtes folle ! Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

 

LISETTE.

N’auriez-vous pas dormi en rêvant que vous ne dormiez point ? Car vous avez le teint bien reposé ; mais vous êtes un peu trop négligée, et je suis d’avis de vous arranger un peu la tête. La Brie, qu’on apporte ici la toilette de Madame.

 

LA MARQUISE.

Qu’est-ce que tu vas faire ? Je n’en veux point.

 

LISETTE.

Vous n’en voulez point ! Vous refusez le miroir, un miroir, Madame ! Savez-vous bien que vous me faites peur ? Cela serait sérieux, pour le coup, et nous allons voir cela : il ne sera pas dit que vous serez charmante impunément ; il faut que vous le voyiez, et que cela vous console, et qu’il vous plaise de vivre.

 

On apporte la toilette. Elle prend un siège.

 

***

 

Marivaux, La Seconde surprise de l’amour, Acte I, scène 1.