La Surprise de l’amour
Lélio ne veut plus entendre parler d’amour. Mais l’amour va se rappeler à lui malgré sa vigilance de tous les instants. La nature, semble dire Marivaux, se joue de nous comme de pantins. Il faut que nous aimions pour des raisons qui nous dépassent.
LELIO.
Le hasard me fit connaître une femme qui hait l’amour ; nous lions cependant commerce d’amitié, qui doit durer pendant notre séjour ici ; je la conduis chez elle ; nous nous quittons en bonne intelligence. Nous avons à nous revoir ; je viens la trouver indifféremment ; je ne songe non plus à l’amour qu’à m’aller noyer ; j’ai vu sans danger les charmes de sa personne ; voilà qui est fini, ce semble. Point du tout, cela n’est pas fini ; j’ai maintenant affaire à des caprices, à des fantaisies, équipages d’esprit que toute femme apporte en naissant. Mme la Comtesse se met à rêver, et l’idée qu’elle imagine, en se jouant, serait la ruine de mon repos, si j’étais capable d’y être sensible.
ARLEQUIN.
Mon cher maître, je crois qu’il faudra que je saute le bâton[1].
LELIO.
Un billet m’arrête en chemin, billet diabolique, empoisonné, où l’on écrit que l’on ne veut plus me voir, que ce n’est pas la peine. M’écrire cela à moi, qui suis en pleine sécurité, qui n’ai rien fait à cette femme ! S’attend-on à cela ? Si je ne prends garde à moi, si je raisonne à l’ordinaire, qu’en arrivera-t-il ? Je serai étonné, déconcerté : premier degré de folie ; car je vois cela tout comme si j’y étais. Après quoi, l’amour-propre s’en mêle ; on se croit méprisé, parce qu’on s’estime un peu ; je m’aviserai d’être choqué ; me voilà fou complet. Deux jours après, c’est de l’amour qui se déclare ; d’où vient-il ? pourquoi vient-il ? D’une petite fantaisie magique qui prend à une femme ; et qui plus est, ce n’est pas sa faute à elle. La nature a mis du poison pour nous dans toutes ses idées. Son esprit ne peut se retourner qu’à notre dommage ; sa vocation est de nous mettre en démence. Elle fait sa charge involontairement. Ah ! que je suis heureux, dans cette occasion, d’être à l’abri de tous ces périls ! Le voilà, ce billet insultant, malhonnête ; mais cette réflexion-là me met de mauvaise humeur. Les mauvais procédés m’ont toujours déplu, et le vôtre est un des plus déplaisants, madame la comtesse ; je suis bien fâché de ne l’avoir pas rendu à Colombine.
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Marivaux, La Surprise de l’amour, Acte II, scène 5.
[1] Sauter le bâton : passer outre une interdiction.
© 2026 Matthieu Binder.