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Le Prince travesti

Hortense et la Princesse sont les meilleures amies du monde. Il y a quelque temps, Hortense a eu un coup de foudre sans lendemain pour un mystérieux cavalier qui lui a sauvé la vie et dont elle ne connaît pas l’identité. C’est Lélio, qui apparaît dans cette scène. Seul problème : la Princesse aime Lélio et Hortense ne peut se résoudre à trahir son amie.

 

HORTENSE, étonnée.

Que vois-je ?

 

LÉLIO, s’approchant.

Me reconnaissez-vous, Madame ?

 

HORTENSE

Je crois que oui, Monsieur.

 

LÉLIO

Me fuirez-vous encore ?

 

HORTENSE

Il le faudra peut-être bien.

 

LÉLIO

Eh pourquoi donc le faudra-t-il ? Vous déplais-je tant, que vous ne puissiez au moins supporter ma vue ?

 

HORTENSE

Monsieur, la conversation commence d’une manière qui m’embarrasse ; je ne sais que vous répondre ; je ne saurais vous dire que vous me plaisez.

 

LÉLIO

Non, Madame ; je ne l’exige point non plus ; ce bonheur-là n’est pas fait pour moi, et je ne mérite sans doute que votre indifférence.

 

HORTENSE

Je ne serais pas assez modeste si je vous disais que vous l’êtes trop, mais de quoi s’agit-il ? Je vous estime, je vous ai une grande obligation ; nous nous retrouvons ici, nous nous reconnaissons ; vous n’avez pas besoin de moi, vous avez la Princesse ; que pourriez-vous me vouloir encore ?

 

LÉLIO

Vous demander la seule consolation de vous ouvrir mon cœur.

 

HORTENSE

Oh ! je vous consolerais mal ; je n’ai point de talents pour être confidente.

 

LÉLIO

Vous, confidente, Madame ! Ah ! vous ne voulez pas m’entendre.

HORTENSE

Non, je suis naturelle ; et pour preuve de cela, vous pouvez vous expliquer mieux, je ne vous en empêche point, cela est sans conséquence.

 

LÉLIO

Eh quoi ! Madame, le chagrin que j’eus en vous quittant, il y a sept ou huit mois, ne vous a point appris mes sentiments ?

 

HORTENSE

Le chagrin que vous eûtes en me quittant ? et à propos de quoi ? Qu’est-ce que c’était que votre tristesse ? Rappelez-m’en le sujet, voyons, car je ne m’en souviens plus.

 

LÉLIO

Que ne m’en coûta-t-il pas pour vous quitter, vous que j’aurais voulu ne quitter jamais, et dont il faudra pourtant que je me sépare ?

 

HORTENSE

Quoi ! c’est là ce que vous entendiez ? En vérité, je suis confuse de vous avoir demandé cette explication-là, je vous prie de croire que j’étais dans la meilleure foi du monde.

 

LÉLIO

Je vois bien que vous ne voudrez jamais en apprendre davantage.

 

HORTENSE, le regardant de côté.

Vous ne m’avez donc point oubliée ?

 

LÉLIO

Non, Madame, je ne l’ai jamais pu ; et puisque je vous revois, je ne le pourrai jamais… Mais quelle était mon erreur quand je vous quittai ! Je crus recevoir de vous un regard dont la douceur me pénétra ; mais je vois bien que je me suis trompé.

 

HORTENSE

Je me souviens de ce regard-là, par exemple.

 

LÉLIO

Et que pensiez-vous, Madame, en me regardant ainsi ?

 

 

HORTENSE

Je pensais apparemment que je vous devais la vie.

 

LÉLIO

C’était donc une pure reconnaissance ?

 

HORTENSE

J’aurais de la peine à vous rendre compte de cela ; j’étais pénétrée du service que vous m’aviez rendu, de votre générosité ; vous alliez me quitter, je vous voyais triste, je l’étais peut-être moi-même ; je vous regardai comme je pus, sans savoir comment, sans me gêner ; il y a des moments où des regards signifient ce qu’ils peuvent, on ne répond de rien, on ne sait point trop ce qu’on y met ; il y entre trop de choses, et peut-être de tout. Tout ce que je sais, c’est que je me serais bien passée de savoir votre secret.

 

LÉLIO

Eh que vous importe de le savoir, puisque j’en souffrirai tout seul ?

 

HORTENSE

Tout seul ! ôtez-moi donc mon cœur, ôtez-moi ma reconnaissance, ôtez-vous vous-même… Que vous dirai-je ? je me méfie de tout.

 

LÉLIO

Il est vrai que votre pitié m’est bien due ; j’ai plus d’un chagrin ; vous ne m’aimerez jamais, et vous m’avez dit que vous étiez mariée.

 

HORTENSE

Hé bien, je suis veuve ; perdez du moins la moitié de vos chagrins ; à l’égard de celui de n’être point aimé…

 

LÉLIO

Achevez, Madame : à l’égard de celui-là ?…

 

HORTENSE

Faites comme vous pourrez, je ne suis pas mal intentionnée… Mais supposons que je vous aime, n’y a-t-il pas une princesse qui croit que vous l’aimez, qui vous aime peut-être elle-même, qui est la maîtresse ici, qui est vive, qui peut disposer de vous et de moi ? À quoi donc mon amour aboutirait-il ?

 

 

LÉLIO

Il n’aboutira à rien, dès lors qu’il n’est qu’une supposition.

 

HORTENSE

J’avais oublié que je le supposais.

 

LÉLIO

Ne deviendra-t-il jamais réel ?

 

HORTENSE, s’en allant.

Je ne vous dirai plus rien ; vous m’avez demandé la consolation de m’ouvrir votre cœur, et vous me trompez ; au lieu de cela, vous prenez la consolation de voir dans le mien. Je sais votre secret, en voilà assez ; laissez-moi garder le mien, si je l’ai encore. (Elle part.)

 

***

 

 

Marivaux, Le Prince travesti, Acte I, scène 6.