L’Île des Esclaves
Cette petite comédie fut un grand succès de Marivaux et l’une de ses pièces les plus jouées aujourd’hui. Des aristocrates grecs accompagnés de leurs esclaves échouent sur une île où toutes les valeurs sont renversées : les domestiques doivent prendre la place de leurs maîtres, et réciproquement. Ici, Cléantis libère sa parole et fait de sa maîtresse Euphrosine un portrait peu flatteur…
Extrait de la scène 3.
TRIVELIN
Ah ! je vous félicite du petit embarras que cela vous donne ; vous sentez, c’est bon signe, et j’en augure bien pour l’avenir : mais ce ne sont encore là que les grands traits ; détaillons un peu cela. En quoi donc, par exemple, lui trouvez-vous les défauts dont nous parlons ?
CLEANTIS
En quoi ? partout, à toute heure, en tous lieux ; je vous ai dit de m’interroger ; mais par où commencer ? je n’en sais rien, je m’y perds. Il y a tant de choses, j’en ai tant vu, tant remarqué de toutes les espèces, que cela me brouille. Madame se tait, Madame parle ; elle regarde, elle est triste, elle est gaie : silence, discours, regards, tristesse et joie, c’est tout un, il n’y a que la couleur de différente ; c’est vanité muette, contente ou fâchée ; c’est coquetterie babillarde, jalouse ou curieuse ; c’est Madame, toujours vaine ou coquette, l’un après l’autre, ou tous les deux à la fois : voilà ce que c’est, voilà par où je débute, rien que cela.
EUPHROSINE
Je n’y saurais tenir.
TRIVELIN
Attendez donc, ce n’est qu’un début.
CLEANTIS
Madame se lève ; a-t-elle bien dormi, le sommeil l’a-t-il rendu belle, se sent-elle du vif, du sémillant dans les yeux ? vite sur les armes ; la journée sera glorieuse. Qu’on m’habille ! Madame verra du monde aujourd’hui ; elle ira aux spectacles, aux promenades, aux assemblées ; son visage peut se manifester, peut soutenir le grand jour, il fera plaisir à voir, il n’y a qu’à le promener hardiment, il est en état, il n’y a rien à craindre.
TRIVELIN, à Euphrosine.
Elle développe assez bien cela.
CLEANTIS
Madame, au contraire, a-t-elle mal reposé ? Ah qu’on m’apporte un miroir ; comme me voilà faite ! que je suis mal bâtie ! Cependant on se mire, on éprouve son visage de toutes les façons, rien ne réussit ; des yeux battus, un teint fatigué ; voilà qui est fini, il faut envelopper ce visage-là, nous n’aurons que du négligé, Madame ne verra personne aujourd’hui, pas même le jour, si elle peut ; du moins fera-t-il sombre dans la chambre. Cependant il vient compagnie, on entre : que va-t-on penser du visage de Madame ? on croira qu’elle enlaidit : donnera-t-elle ce plaisir-là à ses bonnes amies ? Non, il y a remède à tout : vous allez voir. Comment vous portez-vous, Madame ? Très mal, Madame ; j’ai perdu le sommeil ; il y a huit jours que je n’ai fermé l’œil ; je n’ose pas me montrer, je fais peur. Et cela veut dire : Messieurs, figurez-vous que ce n’est point moi, au moins ; ne me regardez pas, remettez à me voir ; ne me jugez pas aujourd’hui ; attendez que j’aie dormi. J’entendais tout cela, moi, car nous autres esclaves, nous sommes doués contre nos maîtres d’une pénétration !… Oh ! ce sont de pauvres gens pour nous.
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Marivaux, L’Île des Esclaves, Scène 3. (1725)
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