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Morale et position sociale

Au début du XVIIIe siècle éclosent quantités de feuilles de chou diverses. Inspiré par le journal anglais The Spectator, Marivaux crée son propre journal dans lequel il livre une libre chronique de son temps : le Spectateur français.

 

« Sache, mon fils, que ce qu’on appelle noirceur de caractère, méchanceté fine, scélératesse de cœur, iniquité de toute espèce, porte toujours son nom naturel, et n’en change jamais pour des gens comme nous ; parmi nous un fourbe est un fourbe, un méchant est un méchant, à notre égard on explique les choses à la lettre, on les prend pour ce qu’elles sont ; nos postes sont si petits, nos intérêts de si peu de valeur que nous ne pouvons en imposer à personne : le moyen qu’on se trompât sur notre chapitre ? Nous ne sommes revêtus de rien qui soit respectable pour les autres hommes, de rien qui étourdisse, qui subjugue leur imagination en notre faveur ; rien ne nous couvre, pour ainsi dire, nous sommes tout nus, ou nous n’avons que des haillons qui ne sont pas graciables, et qui font qu’on nous juge sans miséricorde, et comme nous le méritons ; de sorte que nous avons beau être faux avec souplesse, méchants avec toute l’industrie du monde, toute cette industrie, toute cette souplesse nous tourne à mal et ne fait qu’ajouter de nouveaux traits de laideur à notre indignité (comme cela est juste) ; en un mot, chez nous tout cela est misère d’esprit et de cœur, plus ou moins odieuse, suivant qu’elle est plus ou moins rusée.

Mais quand on est environné d’honneurs, qu’on est revêtu de dignités, de grands emplois, oh ! pour lors, mon enfant, les choses prennent une nouvelle face ; cela jette un fard sur cette misère dont je viens de parler, qui en corrige, qui en embellit même les difformités ; pour lors soyez méchant, et vous brillerez ; nuisez à vos rivaux, trouvez le secret de les accabler, ce ne sera là qu’un triomphe glorieux de votre habileté sur la leur ; soyez tout fraude et toute imposture, ce ne sera rien que politique, que manège admirable ; vous êtes dans l’élévation, et à cause de cela les hommes, qui sont vains et qui voudraient bien être où vous êtes, vous regardent avec autant d’égards qu’ils croiraient en mériter s’ils étaient à votre place ; en respectant vos honneurs, c’est l’objet de leurs désirs qu’ils caressent ; leur vanité, faute de mieux, prend plaisir à considérer votre importance, celle des affaires que vous maniez, des relations que vous avez, et l’étendue d’esprit dont vous avez besoin, et la beauté du mystère ou des stratagèmes qui vous sont nécessaires dans toutes vos actions, quelles qu’elles soient ; fussent-elles indignes, n’importe, quelquefois même y gagnent-elles de l’être, elles en paraissent de plus grands coups, on a opinion qu’elles partent d’une nécessité grave et politique, et cela leur donne un air de majesté ; le succès qu’elles ont, le fracas qui s’ensuit, la ruine de celui-ci et de celui-là qu’elles apportent les convertit en faits illustres, en aventures notables, qu’on est charmé de savoir et qu’on est tout glorieux de raconter ; ce que je te dis là n’est pas encore assez, car non seulement les actions de cette nature se sauvent du mépris qu’elles mériteraient, mais on semble les exiger de celui qui est en place, et s’il demeure oisif, on ne l’estime pas beaucoup, c’est un homme de peu de valeur, qui ne donne point de spectacle, et qui languit dans la carrière[1].

Voilà, mon enfant, pourquoi dans les grandes situations l’iniquité la plus déliée fait tant d’honneur, pendant qu’il est si honteux à des gens comme nous de n’être pas irréprochables dans la conduite de leur vie ; mais au bout du compte, qu’en dis-tu ? Notre lot n’est-il pas incomparablement meilleur que celui de ces personnes-là ? Leur grandeur a beau nous masquer leurs actions, ils ont beau n’être appelés qu’habiles quand ils sont méchants ; si c’est un bénéfice pour eux, ils en paient bien les charges ; tu ne saurais croire ce que c’est que leur vie, quand j’y songe, je ne comprends rien à eux, ni à la passion qu’ils ont pour le rang, pour le crédit, pour les honneurs, car cette passion-là suppose des cœurs orgueilleux, avides de gloire, furieux de vanité ; cependant ces gens si superbes et si vains ont la force de fléchir sous mille opprobres qu’il leur faut souvent essuyer ; le droit d’être fiers, et de primer sur les autres, ils ne l’acquièrent, ils ne le conservent, ils ne le cimentent qu’au moyen d’une infinité d’humiliations dont ils veulent bien avaler l’amertume ; quelle misérable espèce d’orgueil ! Aussi se sent-il presque toujours de la lâcheté qui le fait subsister ; aussi n’est-il bon qu’à donner la comédie aux gens raisonnables qui le voient. »

J’écoutais avec attention mon père, pendant qu’il parlait ainsi, et je me souviens qu’en vérité, j’avais pitié de ceux dont il me dépeignait le sort ; je jetais de temps en temps les yeux sur ce Seigneur, dont j’ai parlé, et qui se promenait encore assez près de nous, et je le voyais toujours enseveli dans une rêverie mélancolique.

 

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Marivaux, Le Spectateur français, Feuille XXII.

[1] Au XVIIIe siècle, la carrière a aussi le sens de champ de course.