Littérature française

Tartuffe

 

Maître hypocrite, modèle de Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir, Tartuffe s’introduit dans une maison dont il devient un parasite grâce à l’aveuglement du père. Non content de s’empiffrer aux frais de la famille, il convoite bientôt Elmire, la femme de son bienfaiteur….

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ACTE III, SCENE 3 (extrait)

 

ELMIRE.

J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire,

Et suis bien aise ici qu’aucun ne nous éclaire.

 

TARTUFFE.

J’en suis ravi de même, et sans doute il m’est doux,

Madame, de me voir seul à seul avec vous :

C’est une occasion qu’au Ciel j’ai demandée,

Sans que jusqu’à cette heure il me l’ait accordée.

 

ELMIRE.

Pour moi, ce que je veux, c’est un mot d’entretien,

Où tout votre coeur s’ouvre, et ne me cache rien.

 

TARTUFFE.

Et je ne veux aussi pour grâce singulière

Que montrer à vos yeux mon âme toute entière,

Et vous faire serment que les bruits que j’ai faits

Des visites qu’ici reçoivent vos attraits

Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine,

Mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne,

Et d’un pur mouvement…

 

ELMIRE.

Je le prends bien aussi,

Et crois que mon salut vous donne ce souci.

 

TARTUFFE.

Il lui serre le bout des doigts.

Oui, Madame, sans doute, et ma ferveur est telle…

 

ELMIRE.

Ouf ! vous me serrez trop.

 

TARTUFFE.

C’est par excès de zèle.

De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein,

Et j’aurais bien plutôt…

(Il lui met la main sur le genou.)

 

ELMIRE.

Que fait là votre main ?

 

TARTUFFE.

Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.

 

ELMIRE.

Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.

(Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.)

 

TARTUFFE.

Mon Dieu ! Que de ce point l’ouvrage est merveilleux !

On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux ;

Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.

 

ELMIRE.

Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.

On tient que mon mari veut dégager sa foi,

Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi ?

 

TARTUFFE.

Il m’en a dit deux mots ; mais, Madame, à vrai dire,

Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ;

Et je vois autre part les merveilleux attraits

De la félicité qui fait tous mes souhaits.

 

ELMIRE.

C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.

 

TARTUFFE.

Mon sein n’enferme pas un coeur qui soit de pierre.

 

ELMIRE.

Pour moi, je crois qu’au Ciel tendent tous vos soupirs,

Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.

 

TARTUFFE.

L’amour qui nous attache aux beautés éternelles

N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles ;

Nos sens facilement peuvent être charmés

Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés.

Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;

Mais il étale en vous ses plus rares merveilles ;

Il a sur votre face épanché des beautés

Dont les yeux sont surpris, et les coeurs transportés,

Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,

Sans admirer en vous l’auteur de la nature,

Et d’une ardente amour sentir mon coeur atteint,

Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.

D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète

Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;

Et même à fuir vos yeux mon coeur se résolut,

Vous croyant un obstacle à faire mon salut.

Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable,

Que cette passion peut n’être point coupable,

Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,

Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon coeur.

Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande

Que d’oser de ce coeur vous adresser l’offrande ;

Mais j’attends en mes voeux tout de votre bonté,

Et rien des vains efforts de mon infirmité ;

En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude,

De vous dépend ma peine ou ma béatitude,

Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,

Heureux si vous voulez, malheureux s’il vous plaît.

 

ELMIRE.

La déclaration est tout à fait galante,

Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.

Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,

Et raisonner un peu sur un pareil dessein.

Un dévot comme vous, et que partout on nomme…

 

TARTUFFE.

Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme ;

Et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,

Un coeur se laisse prendre, et ne raisonne pas.

Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange ;

Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ;

Et si vous condamnez l’aveu que je vous fais,

Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.

 

 

***

 

Molière, Tartuffe (1669)

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