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S’approprier le savoir

Montaigne a été éduqué par un père original qui voulut faire du latin sa langue maternelle. Et il y réussit par une méthode particulièrement immersive : interdiction de parler à l’enfant dans une autre langue que le latin. Même les domestiques durent s’y mettre. Tous les matins, il était réveillé par des musiciens. Le rêve ! Mais plus tard, Michel dut quand même aller au lycée où il découvrit un enseignement plus… militaire.

Marqué par ce contraste, l’auteur livre ici ses réflexions sur une éducation idéale. Stimuler l’élève, le mettre à l’initiative de son apprentissage, veiller à ce qu’il s’approprie ses connaissances, le faire voyager : encore une fois, Montaigne a plusieurs siècles d’avance.

 

 

On ne cesse de criailler à nos oreilles d’enfants, comme qui verserait dans un entonnoir, et notre charge n’est que redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais qu’il corrigeât cette partie, et que, dès l’abord, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la montre, en lui faisant goûter les choses, les choisir et discerner par elle-même : quelquefois lui ouvrant le chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. (…)

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui, pour juger de son train, et juger jusqu’à quel point il doit se ravaler pour s’accommoder à sa force. Faute de cette proportion, nous gâtons tout. Et savoir la choisir, et s’y porter avec la juste mesure, c’est une des besognes les plus ardues que je sache. C’est l’effet d’une âme haute et très forte,  que de savoir condescendre aux allures puériles de ces élèves et de les guider. Je marche plus sûr et plus ferme quand je vais à mont qu’à val. Ceux qui, comme le veut notre usage, entreprennent dans une même leçon et selon un même train, de régenter plusieurs esprits de mesures et de formes si diverses, ce n’est pas merveille si, en tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui retirent quelque juste fruit de leur discipline.

Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’élève viendra d’apprendre, qu’il le lui fasse mettre en cent visages et accommoder à autant de divers sujets, pour voir encore s’il l’a bien compris et fait sien (…)

Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur, ce n’est plus ni thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées à autrui, il les transformera et les fondra ensemble, pour en faire un ouvrage tout à lui : à savoir son jugement. Son institution, son travail et son étude ne vise qu’à le former.

 

 

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Essais, livre I, ch. 25 : « De l’institution des enfants ». (Édition de Bernard Combeaud, 2019, Robert Laffont/Mollat -Adaptation en français moderne.)