Littérature française

Un nouveau monde : regards croisés

 

Dans ce récit presque ethnographique apparaît la singularité de Montaigne en son siècle : il voit plus de vertu que de barbarie dans le mode de vie des indiens du nouveau monde. C’est bien plutôt l’Europe en proie au guerres civiles qui lui paraît déréglée et terrifiante.

Au demeurant, ils vivent en une contrée de pays très plaisante et bien tempérée ; de façon qu’à ce que m’ont dit mes témoins, il est rare d’y voir un homme malade ; et m’ont assuré n’y avoir vu aucun tremblant, chassieux, édenté, ou courbé de vieillesse. Ils sont situés le long de la mer, et fermés du côté de la terre de grandes et hautes montagnes, ayant, entre les deux, cent lieues ou environ d’étendue en large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs qui n’ont aucune ressemblance aux nôtres, et les mangent sans autre artifice que de les cuire. Le premier qui y mena un cheval, quoi qu’il les eut pratiqués à plusieurs autres voyages, leur fit tant d’horreur en cette assiette, qu’ils le tuèrent à coups de flèche, avant que le pouvoir reconnaître. Leurs bâtiments sont fort longs, et pouvant contenir deux ou trois cents âmes, étoffés d’écorce de grands arbres, tenant à terre par un bout et se soutenant et appuyant l’un contre l’autre par le faîte, à la mode de certaines de nos granges, desquelles la couverture pend jusques à terre, et sert de flanc. Ils ont du bois si dur qu’ils en coupent, et en font leurs épées et des grills à cuire leur viande. Leurs lits sont d’un tissu de coton, suspendus contre le toit, comme ceux de nos navires, à chacun le sien : car les femmes couchent à part des maris. Ils se lèvent avec le soleil, et mangent sitôt après s’être levés, pour toute la journée ; car ils ne font pas d’autre repas que celui-là. Ils ne boivent pas alors, comme Suidas dit de quelques autres peuples d’Orient, qui buvaient hors du manger ; ils boivent plusieurs fois par jour, et autant qu’ils veulent. Leur breuvage est tiré de quelque racine, et il est de la couleur de nos vins clairets. Ils ne le boivent que tiède : ce breuvage ne se conserve que deux ou trois jours ; il a le goût un peu piquant, nullement fumeux, salutaire à l’estomac, et laxatif à ceux qui ne l’ont accoutumé : c’est une boisson très agréable à qui y est habitué. Au lieu du pain, ils usent d’une certaine matière blanche, comme du coriandre confit. J’en ai tâté : le goût en est doux et un peu fade. Toute la journée se passe à danser. Les plus jeunes vont à la chasse des bêtes avec des arcs. Une partie des femmes s’occupent cependant à chauffer leur breuvage, qui est leur principal office. Il y a quelqu’un des vieillards qui, le matin, avant qu’ils se mettent à manger, prêche en commun toute la grangée, en se promenant d’un bout à l’autre, et redisant une même clause à plusieurs fois, jusques à ce qu’il ait achevé le tour (car ce sont des bâtiments qui ont bien cent pas de longueur). Il ne leur recommande que deux choses : la vaillance contre les ennemis et l’amitié à leurs femmes. Et ils ne manquent jamais de faire remarquer cette obligation, dans leur refrain, que ce sont elles qui leur maintiennent leur boisson tiède et assaisonnée. On peut voir en plusieurs lieux, et entre autres chez moi, la forme de leurs lits, de leurs cordons, de leurs épées et bracelets de bois dont ils couvrent leurs poignets aux combats, et des grandes cannes, ouvertes par un bout, par le son desquelles ils soutiennent la cadence de leur danse. Ils sont rasés partout, et ils se font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans autre rasoir que de bois ou de pierre. Ils croient les âmes éternelles, et celles qui ont bien mérité des dieux, être logées à l’endroit du ciel où le soleil se lève ; les maudites, du côté de l’Occident. (…)

C’est une chose stupéfiante que la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang ; car, de fuites et d’effroi, ils ne savent ce que c’est. Chacun rapporte comme trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Après avoir longtemps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commodités dont ils se peuvent aviser, celui qui en est le maître, fait une grande assemblée de ses connaissances. Il attache une corde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient éloigné de quelques pas, de peur d’en être blessé, et donne au plus cher de ses amis l’autre bras à tenir de même ; et eux deux, en présence de toute l’assemblée, l’assomment à coups d’épée. Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun non sans en envoyer quelques morceaux à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes : c’est pour représenter une extrême vengeance. A preuve qu’il en est bien ainsi : ayant aperçu que les Portugais, qui s’étaient ralliés à leurs adversaires, usaient d’une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenaient, qui était de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au reste du corps force coups de flèches, pour les pendre après : ils pensèrent que ces gens ici de l’autre monde, comme ceux qui avaient semé la connaissance de beaucoup de vices parmi leur voisinage, et qui étaient beaucoup plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de malice, ne prenaient pas sans raison cette sorte de vengeance, et qu’elle devait être plus aigre que la leur, commencèrent de quitter leur façon ancienne pour suivre celle-ci. Je ne suis pas fâché que nous remarquions l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais bien de ce que, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer, par tortures et par géhennes, un corps encore plein de sentiment, à le faire rôtir par le menu, à le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons, non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui plus est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé. Chrysippus et Zenon, chefs de la secte stoïcienne, ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de notre charogne à quoi que ce fut pour notre besoin, et d’en tirer de la nourriture : comme nos ancêtres, étant assiégés par César en la ville d’Alésia, se résolurent de soutenir la faim de ce siège par les corps des vieillards, des femmes et autres personnes inutiles au combat.

Les Gascons, dit-on, grâce à de telles viandes,

Ont prolongé leur vie

Vascones, fama est, alimentis talibus usi

Produxere animas

 

Et les médecins ne craignent pas de s’en servir à toute sorte d’usage pour notre santé, soit pour l’appliquer au dedans ou au dehors ; mais il ne se trouva jamais aucune opinion si dérèglée qu’elle excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires.

Nous pouvons donc bien les appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d’excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir : elle n’a autre fondement parmi eux que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de la conquête de nouvelles terres, car ils jouissent encore de cette fécondité naturelle qui les fournit de toutes choses nécessaires sans travail et sans peine, et en telle abondance qu’ils n’ont que faire d’agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu’autant que leurs nécessités naturelles leur ordonnent : tout ce qui est au-delà, est superflu pour eux. Ceux de même âge s’entr’appellent généralement « frères », « enfants », ceux qui sont au-dessous, et les vieillards sont pères à tous les autres. Ceux-ci laissent à leurs héritiers en commun cette pleine possession de biens par indivision, sans autre titre que celui tout pur que nature donne à ses créatures en les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montagnes pour les venir assaillir, et qu’ils emportent la victoire sur eux, l’acquêt du victorieux c’est la gloire, et l’avantage d’être demeuré maitre en valeur et en vertu : car autrement ils n’ont que faire des biens des vaincus, et s’en retournent à leur pays, où ils ne manquent d’aucune chose nécessaire, ni de cette grande qualité, qui est de savoir avec bonheur jouir de leur condition et s’en contenter. Autant en font ceux-ci à leur tour. Ils ne demandent à leurs prisonniers d’autre rançon que l’aveu et la reconnaissance de leur défaite ; mais il ne s’en trouve pas un, en tout un siècle, qui n’aime mieux la mort que de céder, par contenance, ou par parole, un seul point d’une grandeur de courage invincible : il ne s’en voit aucun qui n’aime mieux être tué et mangé, que de requérir seulement de ne l’être pas. (…)

Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions d’ici, et que de ce commerce naitra leur ruine qui, comme je le présume, est déjà avancée, bien misérables de s’être laissez piper au désir de nouveauté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, furent à Rouen, du temps que feu le roi Charles IX y était. Le roi leur parla longtemps ; on leur fit voir notre façon, notre pompe, la forme d’une belle ville. Après cela quelqu’un demanda leur avis, et voulut savoir d’eux ce qu’ils avaient trouvé de plus admirable : ils répondirent trois choses, d’où j’ai perdu la troisième, et j’en suis bien fâché ; mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant, et qu’on ne choisissait plutôt quelqu’un d’entr’eux pour commander ; deuxièmement (ils ont une façon de parler dans leur langage telle qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés par la faim et par la pauvreté ; et ils trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons.

 

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  Essais de Montaigne, livre I, ch. 30 : « Des Cannibales » (Adaptation en français moderne.)

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