Littérature française

La Jeune Parque

Quelle est l’ambition de ce grand poème ? Écoutons le poète lui-même : « Mon désir a été, peut-être, par éclairs, de mettre dans une forme et un langage quasi-classiques, une imagerie en somme moderne. » Ce lamento entre en effet dans des thèmes très propres à Valéry : la montée des larmes, l’étrangeté du corps et du monde, l’angoisse devant l’amour…

 

Le ciel a-t-il formé cet amas de merveilles

Pour la demeure d’un serpent ?

PIERRE CORNEILLE

 

 

Qui pleure là, sinon le vent simple, à cette heure

Seule, avec diamants extrêmes ?… Mais qui pleure,

Si proche de moi-même au moment de pleurer ?

 

Cette main, sur mes traits qu’elle rêve effleurer,

Distraitement docile à quelque fin profonde,

Attend de ma faiblesse une larme qui fonde,

Et que de mes destins lentement divisé,

Le plus pur en silence éclaire un cœur brisé.

La houle me murmure une ombre de reproche,

Ou retire ici-bas, dans ses gorges de roche,

Comme chose déçue et bue amèrement,

Une rumeur de plainte et de resserrement…

Que fais-tu, hérissée, et cette main glacée,

Et quel frémissement d’une feuille effacée

Persiste parmi vous, îles de mon sein nu ?…

Je scintille, liée à ce ciel inconnu…

L’immense grappe brille à ma soif de désastres.

 

Tout-puissants étrangers, inévitables astres

Qui daignez faire luire au lointain temporel

Je ne sais quoi de pur et de surnaturel ;

Vous qui dans les mortels plongez jusques aux larmes

Ces souverains éclats, ces invincibles armes,

Et les élancements de votre éternité,

Je suis seule avec vous, tremblante, ayant quitté

Ma couche ; et sur l’écueil mordu par la merveille,

J’interroge mon cœur quelle douleur l’éveille,

Quel crime par moi-même ou sur moi consommé ?…

… Ou si le mal me suit d’un songe refermé,

Quand (au velours du souffle envolé l’or des lampes)

J’ai de mes bras épais environné mes tempes,

Et longtemps de mon âme attendu les éclairs ?

Toute ? Mais toute à moi, maîtresse de mes chairs,

Durcissant d’un frisson leur étrange étendue,

Et dans mes doux liens, à mon sang suspendue,

Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais

De regards en regards, mes profondes forêts.

 

J’y suivais un serpent qui venait de me mordre.

 

Quel repli de désirs, sa traîne !… Quel désordre

De trésors s’arrachant à mon avidité,

Et quelle sombre soif de la limpidité !

 

Ô ruse !… À la lueur de la douleur laissée

Je me sentis connue encor plus que blessée…

Au plus traître de l’âme, une pointe me naît ;

Le poison, mon poison, m’éclaire et se connaît :

Il colore une vierge à soi-même enlacée,

Jalouse… Mais de qui, jalouse et menacée ?

Et quel silence parle à mon seul possesseur ?

 

Dieux ! Dans ma lourde plaie une secrète sœur

Brûle, qui se préfère à l’extrême attentive.

 

(…)

 

Harmonieuse MOI, différente d’un songe,

Femme flexible et ferme aux silences suivis

D’actes purs !… Front limpide, et par ondes ravis,

Si loin que le vent vague et velu les achève

Longs brins légers qu’au large un vol mêle et soulève,

Dites !… J’étais l’égale et l’épouse du jour,

Seul support souriant que je formais d’amour

À la toute-puissante altitude adorée…

 

Quel éclat sur mes cils aveuglément dorée,

Ô paupières qu’opprime une nuit de trésor,

Je priais à tâtons dans vos ténèbres d’or !

Poreuse à l’éternel qui me semblait m’enclore,

Je m’offrais dans mon fruit de velours qu’il dévore ;

Rien ne me murmurait qu’un désir de mourir

Dans cette blonde pulpe au soleil pût mûrir :

Mon amère saveur ne m’était point venue.

Je ne sacrifiais que mon épaule nue

 

À la lumière ; et sur cette gorge de miel,

Dont la tendre naissance accomplissait le ciel,

Se venait assoupir la figure du monde.

Puis, dans le dieu brillant, captive vagabonde,

Je m’ébranlais brûlante et foulais le sol plein,

Liant et déliant mes ombres sous le lin.

Heureuse ! À la hauteur de tant de gerbes belles,

Qui laissais à ma robe obéir les ombelles,

Dans les abaissements de leur frêle fierté

Et si, contre le fil de cette liberté,

Si la robe s’arrache à la rebelle ronce,

L’arc de mon brusque corps s’accuse et me prononce,

Nu sous le voile enflé de vivantes couleurs

Que dispute ma race aux longs liens de fleurs !

 

Je regrette à demi cette vaine puissance…

Une avec le désir, je fus l’obéissance

Imminente, attachée à ces genoux polis ;

De mouvements si prompts mes vœux étaient remplis

Que je sentais ma cause à peine plus agile !

Vers mes sens lumineux nageait ma blonde argile,

Et dans l’ardente paix des songes naturels,

Tous ces pas infinis me semblaient éternels.

Si ce n’est, ô Splendeur, qu’à mes pieds l’Ennemie,

 

Mon ombre ! la mobile et la souple momie,

De mon absence peinte effleurait sans effort

La terre où je fuyais cette légère mort.

Entre la rose et moi je la vois qui s’abrite ;

Sur la poudre qui danse, elle glisse et n’irrite

Nul feuillage, mais passe, et se brise partout…

Glisse ! Barque funèbre…

 

 Et moi vive, debout,

Dure, et de mon néant secrètement armée,

Mais, comme par l’amour une joue enflammée,

Et la narine jointe au vent de l’oranger,

Je ne rends plus au jour qu’un regard étranger…

Oh ! combien peut grandir dans ma nuit curieuse

De mon cœur séparé la part mystérieuse,

Et de sombres essais s’approfondir mon art !…

Loin des purs environs, je suis captive, et par

L’évanouissement d’arômes abattue,

Je sens sous les rayons, frissonner ma statue,

Des caprices de l’or, son marbre parcouru.

Mais je sais ce que voit mon regard disparu ;

Mon œil noir est le seuil d’infernales demeures !

Je pense, abandonnant à la brise les heures

Et l’âme sans retour des arbustes amers,

Je pense, sur le bord doré de l’univers,

 

À ce goût de périr qui prend la Pythonisse

En qui mugit l’espoir que le monde finisse.

Je renouvelle en moi mes énigmes, mes dieux,

Mes pas interrompus de paroles aux cieux,

Mes pauses, sur le pied portant la rêverie

Qui suit au miroir d’aile un oiseau qui varie,

Cent fois sur le soleil joue avec le néant,

Et brûle, au sombre but de mon marbre béant.

 

Ô dangereusement de son regard la proie !

 

Car l’œil spirituel sur ses plages de soie

Avait déjà vu luire et pâlir trop de jours

Dont je m’étais prédit les couleurs et le cours.

L’ennui, le clair ennui de mirer leur nuance,

Me donnait sur ma vie une funeste avance :

L’aube me dévoilait tout le jour ennemi.

J’étais à demi morte ; et peut-être, à demi

Immortelle, rêvant que le futur lui-même

Ne fût qu’un diamant fermant le diadème

Où s’échange le froid des malheurs qui naîtront

Parmi tant d’autres feux absolus de mon front.

 

Osera-t-il, le Temps, de mes diverses tombes,

Ressusciter un soir favori des colombes,

Un soir qui traîne au fil d’un lambeau voyageur

De ma docile enfance un reflet de rougeur,

Et trempe à l’émeraude un long rose de honte ?

 

Souvenir, ô bûcher, dont le vent d’or m’affronte,

Souffle au masque la pourpre imprégnant le refus

D’être en moi-même en flamme une autre que je fus…

Viens, mon sang, viens rougir la pâle circonstance

Qu’ennoblissait l’azur de la sainte distance,

Et l’insensible iris du temps que j’adorai !

Viens consumer sur moi ce don décoloré

Viens ! que je reconnaisse et que je les haïsse,

Cette ombrageuse enfant, ce silence complice,

Ce trouble transparent qui baigne dans les bois…

Et de mon sein glacé rejaillisse la voix

Que j’ignorais si rauque et d’amour si voilée…

Le col charmant cherchant la chasseresse ailée.

 

Mon cœur fut-il si près d’un cœur qui va faiblir ?

 

Fut-ce bien moi, grands cils qui crus m’ensevelir

Dans l’arrière douceur riant à vos menaces…

Ô pampres ! sur ma joue errant en fils tenaces,

Ou toi… de cils tissue et de fluides fûts,

Tendre lueur d’un soir brisé de bras confus ?

 

« Que dans le ciel placés, mes yeux tracent mon temple !

Et que sur moi repose un autel sans exemple ! »

 

Criaient de tout mon corps la pierre et la pâleur…

La terre ne m’est plus qu’un bandeau de couleur

Qui coule et se refuse au front blanc de vertige…

Tout l’univers chancelle et tremble sur ma tige,

La pensive couronne échappe à mes esprits,

La mort veut respirer cette rose sans prix

Dont la douceur importe à sa fin ténébreuse !

 

Que si ma tendre odeur grise ta tête creuse,

Ô mort, respire enfin cette esclave de roi :

Appelle-moi, délie !… Et désespère-moi,

De moi-même si lasse, image condamnée !

écoute… N’attends plus… La renaissante année

À tout mon sang prédit de secrets mouvements :

Le gel cède à regret ses derniers diamants…

Demain, sur un soupir des Bontés constellées,

Le printemps vient briser les fontaines scellées :

L’étonnant printemps rit, viole… On ne sait d’où

Venu ? Mais la candeur ruisselle à mots si doux

 

Qu’une tendresse prend la terre à ses entrailles…

Les arbres regonflés et recouverts d’écailles

Chargés de tant de bras et de trop d’horizons,

Meuvent sur le soleil leurs tonnantes toisons,

Montent dans l’air amer avec toutes leurs ailes

De feuilles par milliers qu’ils se sentent nouvelles…

N’entends-tu pas frémir ces noms aériens,

Ô Sourde !… Et dans l’espace accablé de liens,

Vibrant de bois vivace infléchi par la cime,

Pour et contre les dieux ramer l’arbre unanime,

La flottante forêt de qui les rudes troncs

Portent pieusement à leurs fantasques fronts,

Aux déchirants départs des archipels superbes,

Un fleuve tendre, ô mort, et caché sous les herbes ?

 

Quelle résisterait, mortelle, à ces remous ?

Quelle mortelle ?

 

                        Moi si pure, mes genoux

Pressentent les terreurs de genoux sans défense…

L’air me brise. L’oiseau perce de cris d’enfance

Inouïs…l’ombre même où se serre mon cœur,

Et roses ! mon soupir vous soulève, vainqueur

Hélas ! des bras si doux qui ferment la corbeille…

Oh ! parmi mes cheveux pèse d’un poids d’abeille,

Plongeant toujours plus ivre au baiser plus aigu,

Le point délicieux de mon jour ambigu…

Lumière !… Ou toi, la mort ! Mais le plus prompt me prenne !…

Mon cœur bat ! mon cœur bat ! Mon sein brûle et m’entraîne !

Ah ! qu’il s’enfle, se gonfle et se tende, ce dur

Très doux témoin captif de mes réseaux d’azur…

Dur en moi… mais si doux à la bouche infinie !…

 

Chers fantômes naissants dont la soif m’est unie,

Désirs ! Visages clairs !… Et vous, beaux fruits d’amour,

Les dieux m’ont-ils formé ce maternel contour

 

Et ces bords sinueux, ces plis et ces calices,

Pour que la vie embrasse un autel de délices,

Où mêlant l’âme étrange aux éternels retours,

La semence, le lait, le sang coulent toujours ?

Non ! L’horreur m’illumine, exécrable harmonie !

Chaque baiser présage une neuve agonie…

Je vois, je vois flotter, fuyant l’honneur des chairs

Des mânes impuissants les millions amers…

Non, souffles ! Non, regards, tendresses… mes convives,

Peuple altéré de moi suppliant que tu vives,

Non, vous ne tiendrez pas de moi la vie !… Allez,

Spectres, soupirs la nuit vainement exhalés,

Allez joindre des morts les impalpables nombres !

Je n’accorderai pas la lumière à des ombres,

Je garde loin de vous, l’esprit sinistre et clair…

Non ! Vous ne tiendrez pas de mes lèvres l’éclair !…

Et puis… mon cœur aussi vous refuse sa foudre.

J’ai pitié de nous tous, ô tourbillons de poudre !

 

Grands Dieux ! Je perds en vous mes pas déconcertés !

 

(…)

 

 

Délicieux linceuls, mon désordre tiède,

Couche où je me répands, m’interroge et me cède,

Où j’allai de mon cœur noyer les battements,

Presque tombeau vivant dans mes appartements,

Qui respire, et sur qui l’éternité s’écoute,

Place pleine de moi qui m’avez prise toute,

Ô forme de ma forme et la creuse chaleur

Que mes retours sur moi reconnaissaient la leur,

Voici que tant d’orgueil qui dans vos plis se plonge

À la fin se mélange aux bassesses du songe !

Dans vos nappes, où lisse elle imitait sa mort

L’idole malgré soi se dispose et s’endort,

Lasse femme absolue, et les yeux dans ses larmes,

Quand, de ses secrets nus les antres et les charmes,

Et ce reste d’amour que se gardait le corps

Corrompirent sa perte et ses mortels accords.

 

Arche toute secrète, et pourtant si prochaine,

Mes transports, cette nuit, pensaient briser ta chaîne ;

Je n’ai fait que bercer de lamentations

 

Tes flancs chargés de jour et de créations !

Quoi ! mes yeux froidement que tant d’azur égare

Regardent là périr l’étoile fine et rare,

Et ce jeune soleil de mes étonnements

Me paraît d’une aïeule éclairer les tourments,

Tant sa flamme aux remords ravit leur existence,

Et compose d’aurore une chère substance

Qui se formait déjà substance d’un tombeau !…

O, sur toute la mer, sur mes pieds, qu’il est beau !

Tu viens !… Je suis toujours celle que tu respires,

Mon voile évaporé me fuit vers tes empires…

 

… Alors, n’ai-je formé vains adieux si je vis,

Que songes ?… Si je viens, en vêtements ravis,

Sur ce bord, sans horreur, humer la haute écume,

Boire des yeux l’immense et riante amertume,

L’être contre le vent, dans le plus vif de l’air,

Recevant au visage un appel de la mer ;

Si l’âme intense souffle, et renfle furibonde

L’onde abrupte sur l’onde abattue, et si l’onde

Au cap tonne, immolant un monstre de candeur,

Et vient des hautes mers vomir la profondeur

Sur ce roc, d’où jaillit jusque vers mes pensées

Un éblouissement d’étincelles glacées,

 

Et sur toute ma peau que morde l’âpre éveil,

Alors, malgré moi-même, il le faut, ô Soleil,

Que j’adore mon cœur où tu te viens connaître,

Doux et puissant retour du délice de naître,

 

Feu vers qui se soulève une vierge de sang

Sous les espèces d’or d’un sein reconnaissant !

 

***

 

Paul Valéry, La jeune Parque, 1917.