Littérature française

Comment nos esprits sont-ils transformés par les évolutions du monde moderne ? Est-ce que les conditions qui ont permis la création des oeuvres d’art du passé sont toujours réunies pour produire des oeuvres de même nature ? Voici certaines des questions fondamentales que pose Paul Valéry dans cette conférence portant sur « la politique de l’esprit ».

 

La politique de l’esprit (2)

(…) Je laisse de côté la crise singulière des sciences, qui semblent désespérer maintenant de conserver leur antique idéal d’unification, d’explication de l’univers. L’univers se décompose, perd tout espoir d’une image unique. Le monde de l’extrême petitesse semble étrangement différent de celui qu’il compose par son agglomération. Même l’identité des corps s’y perd, et je ne parlerai pas non plus de la crise du déterminisme, c’est-à-dire de la causalité…

Mais je vise les dangers qui menacent très sérieusement l’existence même de toutes les valeurs supérieures de l’esprit.

Il est clair que l’on peut concevoir un état d’humanité presque heureux ; du moins en état stable, pacifié, organisé, confortable (je ne dis pas que nous en soyons fort près) ; mais on peut concevoir cet état, et concevoir en même temps qu’il s’accommode ou s’accommoderait d’une température intellectuelle fort tiède : en général, les peuples heureux n’ont pas d’esprit. Ils n’en ont pas grand besoin.

Si donc le monde suit une certaine pente sur laquelle il est déjà assez engagé, il faut dès aujourd’hui considérer comme en voie de disparition rapide les conditions dans lesquelles, et grâce auxquelles, ce que nous admirons le plus, ce qui a été fait de plus admirable jusqu’ici a été créé et a pu produire ses effets.

Tout concorde à diminuer les chances de ce qui pourrait être ou plutôt de ce qui aurait pu être de plus noble et de plus beau. Comment se peut-il ?

J’observe d’abord très facilement qu’il y a chez nous une diminution, une sorte d’obnubilation générale de la sensibilité. Nous autres modernes, nous sommes fort peu sensibles. L’homme moderne a les sens obtus, il supporte le bruit que vous savez, il supporte les odeurs nauséabondes, les éclairages violents et follement intenses ou contrastés ; il est soumis à une trépidation perpétuelle ; il a besoin d’excitants brutaux, de sons stridents, de boissons infernales, d’émotions brèves et bestiales.

Il supporte l’incohérence, il vit dans le désordre mental. D’autre part, ce travail de l’esprit auquel nous devons tout nous est parfois devenu trop facile. Le travail mental coordonné est muni aujourd’hui de moyens très puissants qui le rendent plus aisé, parfois au point de le supprimer. On a créé des symboles, il existe des machines qui dispensent de l’attention, qui dispensent du travail patient et difficile de l’esprit ; plus nous irons, plus les méthodes de symbolisation et de graphie rapide se multiplieront. Elles tendent à supprimer l’effort de raisonner.

Enfin, les conditions de la vie moderne tendent inévitablement, implacablement à égaliser les individus, à égaliser les caractères ; et c’est malheureusement et nécessairement sur le type le plus bas que la moyenne tend à se réduire. La mauvaise monnaie chasse la bonne.

Autre danger : je remarque que la crédulité et la naïveté sont en voie de développement inquiétant. J’observe depuis quelques années un nombre nouveau de superstitions qui n’existaient pas il y a vingt ans en France et qui s’introduisent peu à peu, même dans les salons. On voit des personnes fort distinguées frapper le bois des fauteuils et pratiquer des actes conjuratoires et fiduciaires. D’ailleurs, un des traits les plus frappants du monde actuel est la futilité ; je puis dire, sans risquer d’être trop sévère : nous sommes partagés entre la futilité et l’inquiétude. Nous avons les plus beaux jouets que l’homme ait jamais possédés : nous avons l’auto, nous avons le yo-yo, nous avons la T. S. F. et le cinéma ; nous avons tout ce que le génie a pu créer pour transmettre, avec la vitesse de la lumière, des choses qui ne sont pas toujours de la plus haute qualité. Que de divertissements ! Jamais tant de joujoux ! Mais que de préoccupations ! Jamais tant d’alarmes !

Que de devoirs enfin ! Devoirs dissimulés dans le confort lui-même ! Devoirs que la commodité, le souci du lendemain, multiplient de jour en jour, car l’organisation toujours plus parfaite de la vie nous capte aussi dans un réseau, de plus en plus serré, de règles et de contraintes, dont beaucoup nous sont insensibles ! Nous n’avons pas conscience de tout ce à quoi nous obéissons. Le téléphone sonne, nous y courons ; l’heure sonne, le rendez-vous nous presse… Songez à ce que sont, pour la formation de l’esprit, les horaires de travail, les horaires de transport, les commandements croissants de l’hygiène, jusqu’aux commandements de l’orthographe qui n’existaient pas jadis, jusqu’aux passages cloutés… Tout nous commande, tout nous presse, tout nous prescrit ce que nous avons à faire, et nous prescrit de le faire automatiquement. L’examen des réflexes devient le principal des examens d’aujourd’hui.

Il n’est pas jusqu’à la mode, mesdames, qui n’ait introduit une discipline de la fantaisie, une police de l’imitation qui soumet à de secrètes combinaisons économiques l’esthétique d’un jour…

Enfin, de toutes façons nous sommes circonscrits, dominés par une réglementation occulte ou sensible, qui s’étend à tout, et nous sommes ahuris par cette incohérence d’excitations qui nous obsède et dont nous finissons par avoir besoin.

Ne sont-ce pas là des conditions détestables pour la production ultérieure d’œuvres comparables à celles que l’humanité a faites dans les siècles précédents ? Nous avons perdu le loisir de mûrir, et, si nous rentrons en nous-mêmes, nous autres artistes, nous n’y trouvons pas cette autre vertu des anciens créateurs de beauté : le dessein de durer. Entre tant de croyances dont j’ai parlé, il en est une qui a disparu : c’est la croyance à la postérité et à son jugement.

 

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Paul Valéry, Conférence à l’université des Annales, 16 novembre 1932, repris dans Variété I, NRF, 1934.