Littérature française

Andromaque

 

Nous sommes en Grèce, quelques temps après la guerre de Troie. Achille a tué Hector et traîné son cadavre à un char autour des murs de Troie pendant la guerre. La femme d’Hector, Andromaque, est maintenant captive chez le fils d’Achille, Pyrrhus, sorte de criminel de guerre avant la lettre. Pyrrhus tombe amoureux d’Andromaque et menace de livrer son fils Astyanax à ses ennemis, si elle ne lui cède pas.

 

 

Acte III, scène 8 (extrait)

 

 

ANDROMAQUE, CÉPHISE

 

 

CÉPHISE.

Madame, à votre époux c’est être assez fidèle :

Trop de vertu pourrait vous rendre criminelle.

Lui-même il porterait votre âme à la douceur.

 

ANDROMAQUE.

Quoi ? je lui donnerais Pyrrhus pour successeur ?

 

CÉPHISE.

Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent.

Pensez-vous qu’après tout ses mânes en rougissent ;

Qu’il méprisât, Madame, un roi victorieux

Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,

Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,

Qui ne se souvient plus qu’Achille était son père,

Qui dément ses exploits et les rend superflus ?

 

ANDROMAQUE.

Dois-je les oublier, s’il ne s’en souvient plus ?

Dois-je oublier Hector privé de funérailles,

Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?

Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,

Ensanglantant l’autel qu’il tenait embrassé ?

Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle

Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.

Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,

Entrant à la lueur de nos palais brûlants,

Sur tous mes frères morts se faisant un passage,

Et de sang tout couvert échauffant le carnage.

Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,

Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.

Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :

Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;

Voilà par quels exploits il sut se couronner ;

Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.

Non, je ne serai point complice de ses crimes ;

Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes,

Tous mes ressentiments lui seraient asservis.

 

 

Jean Racine, Andromaque (1667)

 

 

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