Littérature française

Un bal

 

 Remarqué par le directeur du séminaire de Besançon, Julien est recruté à Paris comme secrétaire d’un grand seigneur, le marquis de la Mole. Sa fille Mathilde est l’une des jeunes filles les plus convoitées de Paris. Très fière de sa naissance, hautaine mais pleine d’esprit, elle trouve les prétendants de son milieu bien ennuyeux. Julien, employé de son père, fils de charpentier, est si bas dans l’échelle sociale qu’il passe sous ses radars. Jusqu’à un certain bal…

 

« La porte fut dégagée, Julien put entrer.

Puisqu’elle passe pour si remarquable aux yeux de ces poupées, elle vaut la peine que je l’étudie, pensa-t-il. Je comprendrai quelle est la perfection pour ces gens-là.

Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda. Mon devoir m’appelle, se dit Julien ; mais il n’y avait plus d’humeur que dans son expression. La curiosité le faisait avancer avec un plaisir, que la robe fort basse des épaules de Mathilde augmenta bien vite, à la vérité d’une manière peu flatteuse pour son amour-propre. Sa beauté a de la jeunesse, pensa-t-il. Cinq ou six jeunes gens parmi lesquels Julien reconnut ceux qu’il avait entendus à la porte, étaient entre elle et lui.

— Vous, monsieur, qui avez été ici tout l’hiver, lui dit-elle, n’est-il pas vrai que ce bal est le plus joli de la saison ? Il ne répondait pas.

— Ce quadrille de Coulon me semble admirable, et ces dames le dansent d’une façon parfaite. Les jeunes gens se retournèrent pour voir quel était l’homme heureux dont on voulait absolument avoir une réponse. Elle ne fut pas encourageante.

— Je ne saurais être un bon juge, mademoiselle ; je passe ma vie à écrire : c’est le premier bal de cette magnificence que j’aie vu.

Les jeunes gens à moustaches furent scandalisés.

— Vous êtes un sage, monsieur Sorel, reprit-on avec un intérêt plus marqué ; vous voyez tous ces bals, toutes ces fêtes, comme un philosophe, comme J.-J. Rousseau. Ces folies vous étonnent sans vous séduire.

Un mot venait d’éteindre l’imagination de Julien, et de chasser de son cœur toute illusion. Sa bouche prit l’expression d’un dédain un peu exagéré peut-être.

— J.-J. Rousseau, répondit-il, n’est à mes yeux qu’un sot, lorsqu’il s’avise de juger le grand monde ; il ne le comprenait pas, et y portait le cœur d’un laquais parvenu.

— Il a fait le Contrat Social, dit Mathilde, du ton de la vénération.

— Tout en prêchant la république et le renversement des dignités monarchiques, ce parvenu est ivre de bonheur, si un duc change la direction de sa promenade après dîner, pour accompagner un de ses amis.

— Ah, oui ! le duc de Luxembourg à Montmorency accompagne un M. Coindet du côté de Paris…, reprit mademoiselle de La Mole, avec le plaisir et l’abandon de la première jouissance de pédanterie. Elle était ivre de son savoir, à peu près comme l’académicien qui découvrit l’existence du roi Feretrius. L’œil de Julien resta pénétrant et sévère. Mathilde avait eu un moment d’enthousiasme ; la froideur de son partner la déconcerta profondément. Elle fut d’autant plus étonnée, que c’était elle qui avait coutume de produire cet effet-là sur les autres.

Dans ce moment, le marquis de Croisenois s’avançait avec empressement vers mademoiselle de La Mole. Il fut un instant à trois pas d’elle, sans pouvoir pénétrer à cause de la foule. Il la regardait en souriant de l’obstacle. La jeune marquise de Rouvray était près de lui, c’était une cousine de Mathilde. Elle donnait le bras à son mari, qui ne l’était que depuis quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune aussi, avait tout l’amour niais qui prend un homme qui, faisant un mariage de convenance uniquement arrangé par les notaires, trouve une personne parfaitement belle. M. de Rouvray allait être duc à la mort d’un oncle fort âgé.

Pendant que le marquis de Croisenois, ne pouvant percer la foule, regardait Mathilde d’un air riant, elle arrêtait ses grands yeux d’un bleu céleste sur lui et ses voisins. Quoi de plus plat, se dit-elle, que tout ce groupe ! Voilà Croisenois qui prétend m’épouser ; il est doux, poli, il a des manières parfaites comme M. de Rouvray. Sans l’ennui qu’ils donnent, ces messieurs seraient fort aimables. Lui aussi me suivra au bal avec cet air borné et content. Un an après le mariage, ma voiture, mes chevaux, mes robes, mon château à vingt lieues de Paris, tout cela sera aussi bien que possible, tout à fait ce qu’il faut pour faire périr d’envie une parvenue, une comtesse de Roiville, par exemple ; et après ?…

Mathilde s’ennuyait en espoir. Le marquis de Croisenois parvint à l’approcher, et lui parlait, mais elle rêvait sans l’écouter. Le bruit de ses paroles se confondait pour elle avec le bourdonnement du bal. Elle suivait machinalement de l’œil Julien, qui s’était éloigné d’un air respectueux, mais fier et mécontent. Elle aperçut dans un coin, loin de la foule circulante, le comte Altamira, condamné à mort dans son pays, que le lecteur connaît déjà. Sous Louis XIV, une de ses parentes avait épousé un prince de Conti ; ce souvenir le protégeait un peu contre la police de la congrégation.

Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme, pensa Mathilde : c’est la seule chose qui ne s’achète pas.

Ah ! c’est un bon mot que je viens de me dire ! quel dommage qu’il ne soit pas venu de façon à m’en faire honneur. Mathilde avait trop de goût pour amener dans la conversation un bon mot fait d’avance ; mais elle avait aussi trop de vanité pour ne pas être enchantée d’elle-même. Un air de bonheur remplaça dans ses traits l’apparence de l’ennui. Le marquis de Croisenois qui lui parlait toujours, crut entrevoir le succès, et redoubla de faconde.

Qu’est-ce qu’un méchant pourrait objecter à mon bon mot ? se dit Mathilde. Je répondrais au critique : Un titre de baron, de vicomte, cela s’achète ; une croix, cela se donne ; mon frère vient de l’avoir, qu’a-t-il fait ? un grade, cela s’obtient. Dix ans de garnison, ou un parent ministre de la Guerre, et l’on est chef d’escadron comme Norbert. Une grande fortune !… c’est encore ce qu’il y a de plus difficile et par conséquent de plus méritoire. Voilà qui est drôle ! c’est le contraire de tout ce que disent les livres… Eh bien ! pour la fortune, on épouse la fille de M. Rothschild.

Réellement mon mot a de la profondeur. La condamnation à mort est encore la seule chose que l’on ne soit pas avisé de solliciter.

— Connaissez-vous le comte Altamira ? dit-elle à M. de Croisenois.

Elle avait l’air de revenir de si loin, et cette question avait si peu de rapport avec tout ce que le pauvre marquis lui disait depuis cinq minutes, que son amabilité en fut déconcertée. C’était pourtant un homme d’esprit et fort renommé comme tel.

Mathilde a de la singularité, pensa-t-il ; c’est un inconvénient, mais elle donne une si belle position sociale à son mari ! Je ne sais comment fait ce marquis de La Mole ; il est lié avec ce qu’il y a de mieux dans tous les partis ; c’est un homme qui ne peut sombrer. Et d’ailleurs cette singularité de Mathilde peut passer pour du génie. Avec une haute naissance et beaucoup de fortune, le génie n’est point un ridicule, et alors quelle distinction ! Elle a si bien d’ailleurs, quand elle veut, ce mélange d’esprit, de caractère et d’à-propos, qui fait l’amabilité parfaite… Comme il est difficile de faire bien deux choses à la fois, le marquis répondait à Mathilde, d’un air vide et comme récitant une leçon :

— Qui ne connaît ce pauvre Altamira ? Et il lui faisait l’histoire de sa conspiration manquée, ridicule, absurde.

— Très absurde ! dit Mathilde, comme se parlant à elle-même, mais il a agi. Je veux voir un homme ; amenez-le-moi, dit-elle au marquis très choqué. »

 

 

***

 

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